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Yann Tampereau : « A court terme, les forces désinflationnistes devraient globalement l’emporter face aux forces inflationnistes »

Pourquoi la création monétaire générée par la BCE ne se traduirait-elle pas par un retour de l’inflation ?

Yann Tampereau : Toutes les banques centrales, de la BCE à la Fed en passant par la Banque du Japon, ont repris leurs programmes d’injection de liquidités dans l’économie en achetant des obligations d’Etat et d’entreprises par création monétaire.

L’objectif poursuivi est d’abaisser les taux longs sur les marchés financiers, ce qui doit se traduire par une baisse des taux des crédits, et donc par un plus grand recours à l’emprunt, et par ce biais, encourager l’investissement et la consommation au détriment de l’épargne.

En théorie, cette stimulation de la demande de biens et services, face à une offre constante, devrait entraîner une hausse des prix. Or aucun réveil de l’inflation n’est constaté à ce jour.

Il est primordial que la BCE procède à ces achats d’actifs pour éviter à l’Europe la menace de la déflation et d’une croissance atone, à l’instar de ce qui se passe au Japon depuis de longues années.

Même si elle n’est pas la panacée, cette politique remplit pour une grande part sa mission. Elle a un impact positif sur l’emploi de la zone euro et sur l’activité des agents économiques (entreprises, banques…). En revanche, l’inflation reste éloignée du niveau ciblé par la BCE autour de 2%.

La raison : la BCE ne contrôle pas la destination de la monnaie créée. Si elle allait vers la demande de biens et services, cela stimulerait l’inflation de ces derniers, mais si elle se dirige vers l’immobilier ou les marchés actions, cela provoque une hausse du prix de ces actifs. Depuis mi-2014, leur hausse a été supérieure à celle des biens et services (5%).

Dans les années 80, les prix étaient influencés par les phénomènes monétaires, mais ce lien s’est distendu avec la mondialisation, la concurrence accrue, etc.

Les mesures de protection mises en place dans les services et l’industrie engendrent des surcoûts. Pourquoi ces derniers ne se reflèteraient-ils pas dans les indices des prix ?

Yann Tampereau : Les mesures de distanciation sociale décidées pour lutter contre la propagation du virus vont entraîner un choc sur l’offre négatif. Elles se traduiront par un repli de la productivité, et en conséquence, par une hausse du coût unitaire de production.

La question est de savoir si les entreprises seront en mesure de répercuter cette hausse des coûts sur leurs prix.

En effet, elles ne se trouvent pas en position de force, et ont perdu beaucoup de leur « pricing power » au cours des dernières années en raison d’une plus grande concurrence.

Dans une période de forte fragilité de la demande, qui se révèlera très inférieure à celle qui leur était adressée en 2019 et au début de l’année, les industriels auront du mal à sauvegarder leurs marges.

Dans cette période de montée du chômage, de modération attendue des salaires, de forte aversion au risque, il ne faudra pas décourager les consommateurs, sachant que plusieurs trimestres seront nécessaires avant de retrouver le niveau de la demande d’avant la crise sanitaire.

Des discussions dans certains secteurs entre les producteurs et consommateurs devraient avoir lieu, comme dans le bâtiment où, selon les organisations professionnelles, la mise en place des normes de sécurité sur les chantiers engendrerait un surcoût pouvant atteindre 10% dans la production de logements neufs et de 12 à 22% dans la rénovation.

L’inflation par les coûts n’avait pas été à surveiller depuis longtemps. Elle l’est désormais à l’aune des réorganisations des process, voire des relocalisations, et selon la capacité des entreprises à passer les hausses de coût dans les prix à la consommation.

Mais à court terme, les forces désinflationnistes devraient globalement l’emporter face aux forces inflationnistes. D’autant que les enchaînements macroéconomiques et monétaires de la dernière décennie laissent penser que le potentiel inflationniste des créations monétaires est mesuré.