Bourse : les compagnies pétrolières européennes seront les grandes «utilities» de demain

Le pétrole connaît une nouvelle phase de sa longue et mouvementée histoire. Les interrogations portent désormais sur la demande et sur l’avenir des compagnies pétrolières confrontées à des prix sous pression. Philippe Vié, Directeur Global Energie, Utilities et Chimie chez Capgemini, nous explique comment le marché du pétrole et les majors pourraient évoluer.

A la différence des groupes pétroliers européens, les majors nord-américaines ont pour objectif premier de préserver leur profitabilité. Crédit: iStock.

Pour beaucoup d’experts, le marché du pétrole est entré dans une nouvelle ère. Alors que les débats portaient il y a peu sur la date du pic de production, c’est désormais la demande qui attire l’attention. N’aurait-on pas atteint le point haut de la consommation de pétrole ?

Philippe Vié, Directeur Global Energie, Utilities et Chimie chez Capgemini, atténue le propos : « La demande de pétrole a peut-être atteint un plafond dans certaines régions du monde, et ce avant la crise sanitaire. Mais c’est trop tôt pour le dire de manière globale. Nous sommes à un moment charnière : la consommation au-delà des effets dus à l’épidémie va commencer à se replier, mais ce mouvement de fond s’étalera sur les années qui viennent ».

La raison ? « Nous utilisons de moins en moins de pétrole que ce soit dans l’industrie, pour produire de l’énergie ou encore dans les transports avec le développement des mobilités alternatives », explique l’expert.

Pour 2020, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) table sur une chute de la demande pétrolière de 7,9 millions de barils par jour (mbj), et sur un rebond de 5,3 mbj l’an prochain, un sursaut limité par l’incertitude sur le transport aérien. Cette situation aura forcément des répercussions sur les prix du pétrole. Pour Philippe Vié, qui ne veut pas s’aventurer au jeu des pronostics, « un seul mot clé à retenir : volatilité. Seul certitude dans ce domaine, les prix du pétrole continueront d’évoluer avec de fortes fluctuations ».

Le repli des prix du brut (qui s’élèvent à environ 40 dollars pour le WTI, et 42 dollars pour le Brent ces jours-ci) a eu pour répercussion l’annonce par les compagnies pétrolières de coupes drastiques dans leur budget d’investissements (- 30%). Philippe Vié ne croit pas pour autant à un retour de bâton sur les prix : « la baisse des investissements est conjoncturelle. Les groupes pétroliers vont reprendre leurs dépenses d’exploration et de production dès 2021 ». Pour lui, pas de contre-choc pétrolier à redouter dans les prochaines années.

Des stratégies différentes entre les majors européennes et nord-américaines

Autre conséquence, deux des compagnies pétrolières les plus emblématiques, BP et Royal Dutch Shell, sur la base de leurs nouvelles prévisions de prix à moyen terme, ont déprécié leur portefeuille d’actifs pour des montants élevés, de 13 à 17,5 milliards de dollars pour la première, de 15 à 22 milliards pour la seconde. « Les compagnies profitent de la situation pour assainir leurs comptes, explique Philippe Vié. Elles revoient de manière réaliste – voire opportuniste – la valeur de leurs champs les moins rentables et de ceux qu’elles vont abandonner à l’aune de la nouvelle donne ».

Dans ce contexte, quel avenir pour les groupes pétroliers ?

L’expert de Capgemini les classe en quatre catégories. « La première regroupe les majors européennes. Ces dernières inscrivent leur stratégie dans une logique de diversification de leur activité, et veulent faire de la transition énergétique une opportunité de développement. Elles cherchent à se montrer exemplaires en matière d’émissions de CO2, même si elles ne peuvent pas répondre aux demandes des ONG de compenser les émissions de leurs clients ». Et de prévoir « qu’à un horizon de dix ans, Royal Dutch Shell sera devenue la première « utilities » mondiale et Total la quatrième, si ces compagnies sont au rendez-vous des plans qu’elles avaient présentés dès avant la crise ».

La compagnie anglo-néerlandaise dispose de moyens d’investissement significatifs pour renforcer sa diversification, et il existe des opportunités dans le monde dans la mesure où les électriciens de leur côté rationalisent leur exposition géographique.

Les groupes européens accélèrent également leur transition numérique.

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La deuxième catégorie concerne les majors nord-américaines, « dont l’objectif premier consiste à préserver leur profitabilité, en réduisant leurs coûts, en se montrant plus efficaces, en digitalisant leurs outils de production et leurs services, en procédant à une revue régulière de leur portefeuille d’actifs, et en dernier ressort, en ajustant leur dividende » explique Philippe Vié.

Viennent ensuite les compagnies nationales qui poursuivent la même logique, sous la contrainte des Etats actionnaires, et les pétroliers et gaziers de schiste qui jouent de leur côté leur survie. Ces derniers, qui ont rarement dégagé des bénéfices, ne sont pas rentables à un cours du brut de 40 dollars. Chesapeake Energy s’est déjà placé sous la protection du chapitre 11 de la loi sur les faillites, et d’autres pourraient suivre. « La question est de savoir comment va réagir le gouvernement américain, note Philippe Vié, l’exploitation du pétrole de schiste a permis aux Etats-Unis d’acquérir leur indépendance pétrolière ».

Les groupes pétroliers n’ont en tout état de cause pas dit leur dernier mot. « Les progrès technologiques ont toujours permis de rendre accessibles des champs qui ne l’étaient pas auparavant », conclut Philippe Vié.

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