Malgré tous les efforts des établissements pour réorienter l’épargne des assurés vers les unités de compte, le fonds en euros fait de la résistance. Selon la Fédération française de l’assurance, sur 100 euros versés en assurance vie, 70 atterrissent sur ce support qui garantit le capital net investi. C’était 80 euros il y a deux ans, mais aujourd’hui un plancher semble atteint. Ce paquebot pèse quelque 1 300 milliards d’euros dans les comptes des compagnies. Pourtant, si l’on en croit la plupart des professionnels, c’est un mauvais choix pour l’épargnant. Dangereux même, selon certains d’eux qui annoncent depuis plusieurs années la fin prochaine du fonds en euros. Vraiment ?

Prenons-les au mot. Le « mauvais choix » est lié au rendement. Ce dernier s’est étiolé depuis dix ans. Alors que le fonds en euros rapportait en moyenne 4 % net en 2008, attendez-vous, pour 2018, à un taux moyen autour de 1,80 %, soit 1,50 % net de taxes sociales, selon nos estimations. Avec 2 % d’inflation (selon les anticipations de la Banque de France), le taux réel sera même négatif. Pour autant, cette donnée doit être fortement relativisée. Tout d’abord, nul autre placement garantissant le capital ne fait mieux aujourd’hui. Le livret A ou le livret de développement durable et solidaire (LDDS) rapportent un maigre 0,75 %, avec en sus des plafonds à 22 950 et 12 000 euros quand l’assurance vie n’est soumise à aucune limite de versement réglementaire.

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Ensuite, ce taux moyen masque une échelle des rendements très large. En 2017, les taux attribués ont couru de 0,50 à 3 %, jusqu’à 4,50 % pour d’anciens contrats à taux garantis. Un grand écart sur lequel les assureurs sont peu diserts. Si ce n’est pour vanter leurs fonds en euros « alternatifs », plus rentables, mais accessibles uniquement avec une prise de risque en parallèle sur votre épargne.

Le rendement des fonds en euros devrait cesser de baisser

Enfin, cette dégringolade des rendements est très probablement terminée, ce dont conviennent assez largement les assureurs. « En 2018, le marché pourrait se permettre de maintenir les rendements à leur niveau de 2017 en dotant moins les provisions pour participation aux excédents (les réserves de rendement, NDLR), analyse Olivier Sentis, directeur général de la mutuelle d’assurance MIF. Ensuite, si les taux obligataires remontent progressivement, les fonds en euros verront aussi leur rendement augmenter de manière lente. » 

Un scénario envisageable dès 2019. A condition que les taux obligataires ne restent pas scotchés au niveau actuel (moins de 1 % pour les taux d’Etat à dix ans) alors qu’ils étaient repartis à la hausse l’an passé. Précisons toutefois que si les obligations pèsent environ 80 % dans les actifs en euros des assureurs, le poids des titres d’Etat y est inférieur à celui des obligations d’entreprise (42 % contre 58 % à la fin de 2017 selon l’observatoire Good Value for Money). Or, le rendement de ces dernières repose en partie sur le niveau de marché des taux d’intérêt mais aussi sur d’autres critères tels que la qualité de l’entreprise, son niveau d’endettement, etc.

En matière de rendement, ce qui fait la différence entre assureurs, c’est aussi le volume et l’ancienneté de leurs actifs en euros, certaines compagnies détenant dans leurs portefeuilles beaucoup de titres anciens qui rapportent davantage que les investissements actuels. Chaque année, autour de 10 % de ces titres arrivent à échéance et sont donc réinvestis au niveau du marché. Mais la collecte nette sur les fonds en euros a été négative de 12,8 milliards en 2017 (il y a eu plus de retraits que de versements). Ce qui a permis aux compagnies de s’abstenir d’acheter des titres peu rentables. Bref, les actifs en euros gérés par les assureurs affichent encore des rendements élevés, supérieurs pour la plupart à 3 %.

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D’autres éléments plaident pour la pérennité du fonds en euros. Le premier d’entre eux : le niveau des réserves constituées par les assureurs, censées soutenir les rendements en période de vache maigre. En moyenne, les compagnies détiennent 3,50 % de rendement (60 milliards d’euros), soit largement de quoi maintenir les taux servis puis accompagner leur remontée sur plusieurs années. Là encore, on note de grosses différences, avec des assureurs fortement garnis, d’autres moins : 6 % à la GMF, autour de 4,50 % chez Cardif (BNP Paribas) ou Sogécap ( Société Générale)… mais sous les 2 % chez Groupama ou Suravenir (Crédit Mutuel Arkéa), voire sous les 1 % pour Aviva (Afer).

Selon le Code des assurances, cette réserve, appelée provision pour participation aux bénéfices (PPB), doit être redistribuée dans les huit ans qui suivent sa constitution. Les assurés devraient donc commencer à en cueillir les fruits puisque la plupart des assureurs la dotent régulièrement depuis six à huit ans. Malheureusement, rien n’est moins sûr. Les tours de passe-passe comptables – parfaitement légaux – permettent aux établissements de faire du roulement de provision (on en sort un peu, on en fait entrer tout autant). Surtout, son utilisation est « discrétionnaire ».

Traduisez : la compagnie n’est pas obligée de répartir la PPB de manière égalitaire entre tous les contrats qu’elle gère mais peut décider de la reverser seulement sur certains d’eux. Les assureurs ont aussi entre leurs mains des plus-values latentes, c’est-à-dire non réalisées, liées aux actions et actifs immobiliers détenus dans leurs portefeuilles. Pas loin de 8 % de rendement disponible selon Good Value for Money.

Ralentir la relance des fonds en euros, facile !

Bref, les voyants sont presque tous au vert. Toutefois, il existe des freins au retour en grâce du fonds en euros. Ce dernier est peu rentable pour l’assureur puisque la garantie en capital lui fait porter un risque nécessitant de lourdes immobilisations de fonds propres. D’où son entrain à vous faire prendre le chemin des unités de compte, dont le coût est moindre pour la compagnie.

Pour ralentir la relance des fonds en euros, ce dernier pourra aussi s’abriter derrière les recommandations des pouvoirs publics qui, via l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), appellent chaque année les compagnies à la retenue sur les taux servis. La raison ? L’environnement dangereux dans lequel baigneraient les assureurs, à savoir le risque d’une remontée rapide des taux obligataires qui mettrait à mal leurs actifs en cas de sortie massive des épargnants vers d’autres produits devenus plus rentables. Ce discours, répété depuis plusieurs années, justifie le statu quo.

Dans cette même logique, le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF), présidé par le ministre des Finances, peut moduler « les règles de constitution et de reprise de la provision pour participation aux bénéfices ». Traduction : il peut intervenir pour limiter la distribution des réserves, donc le niveau des rendements. En outre, la loi Pacte votée en première lecture par les députés, entend relancer le fonds euro-croissance, un support hybride, à mi-chemin entre les fonds en euros classique et les unités de compte. Les assureurs pourraient donc être invités à brider une fois de plus leurs fonds en euros classiques pour ne pas lui faire de l’ombre.

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Quel impact de la politique commerciale de l’assureur ?

De quel côté va pencher la balance ? Difficile de l’anticiper, d’autant que les assureurs ne cessent de brouiller les cartes en complexifiant leurs offres. Ainsi l’accès aux meilleurs fonds en euros est de plus en plus conditionné à une prise de risque sur son épargne. Exemple : 30 % de votre versement doivent être placés sur un fonds risqué pour accéder au fonds en euros.

Ainsi, des limites d’investissement sont posées, au-delà desquelles il faut placer un pourcentage de vos avoirs sur des fonds risqués. Ainsi, des bonus sont octroyés au rendement du fonds en euros pour les assurés qui s’enhardissent en parallèle sur les marchés financiers, comme chez Axa, Allianz, Generali, Groupama, MMA, Swiss Life, etc. Ainsi, les compagnies revoient les conditions générales de leurs assurances vie pour modifier la garantie en capital, réduite chaque année des frais de gestion du contrat…

Ces politiques commerciales, combinées aux rendements servis et aux réserves constituées, sont les meilleurs indicateurs pour trier les offres, notamment celles des plus gros assureurs. Quoi qu’il en soit, restez serein. Le fonds en euros constitue toujours le moteur de l’assurance vie. Quelle compagnie voudrait tuer la poule aux œufs d’or ?