Se connecter S’abonner

De l’art d’investir dans les chevaux de course

Cet investissement passion ne s’improvise pas. Si le ticket d’entrée est abordable, il faut être conscient des contraintes multiples et des gains rarement alléchants. Décryptage.

Chevaux de course

Pas besoin d’être l’Aga Khan ou un magnat du CAC 40 pour posséder des chevaux et les faire trotter ou galoper sous vos couleurs. A partir de quelques milliers d’euros, vous pouvez vous aussi prendre place dans les tribunes des propriétaires. La France en compte 11.500 qui détiennent 200.000 équidés partants (ou alignés au départ). En 2019, ils se sont partagés environ 800 millions d’euros de gains sur 20.000 épreuves, à parts égales entre galops et trots, selon les chiffres du PMU. De quoi alimenter un écosystème représentant 70.000 emplois : vétérinaires, personnels d’écurie, carrossiers, fournisseurs d’aliments, etc.

Certains clichés autour du turf, de ses tuyaux percés et de ses combines à la petite semaine perdurent et n’en finissent pas de jeter une mauvaise image sur les chevaux de course. Pourtant, bien maîtrisé, ce placement peut avoir sa place dans un patrimoine. Voici les quatre points essentiels à connaître si vous êtes tenté.

Propriété: préférez l’achat à plusieurs sous forme d’association


Vous ne pourrez devenir propriétaire que si vous remplissez deux conditions légales. En premier lieu, vous devrez passer le crible d’une enquête de moralité. Vous devrez ensuite disposer de revenus suffisants pour entretenir votre cheval, soit au moins 30.000 euros annuels. Vous pouvez, bien sûr, vous lancer seul. Mais il est préférable de s’élancer avec plusieurs partenaires, conseille Clément Porcher, chez France Galop, une société organisatrice de courses sous tutelle de l’État : « Outre que c’est plus sympathique, cela permet de réduire les coûts d’achat, de mutualiser les frais liés à l’entretien, aux soins et à l’entraînement du ou des chevaux, ainsi que de partager les gains. »

Quant à choisir entre l’association ou l’écurie de groupe, la première option remporte les suffrages. Ce statut permet de réunir jusqu’à dix associés, dont un jouera un rôle directeur, tant pour conseiller les achats que pour adresser des instructions à l’entraîneur et à l’éleveur. Autre avantage exposé par Michel Gasselin, ancien adjudant-chef de gendarmerie reconverti depuis une vingtaine d’années comme courtier en chevaux à Granville (Manche) et à l’origine de l’Association des courtiers au trot (ACT): « L’investisseur est propriétaire direct d’une partie d’un cheval et non des parts d’une société détenant des chevaux, ce qui peut faciliter sa sortie. »

D’où l’importance à accorder à la sélection de vos partenaires. « Évitez les copains de bistrot », insiste un propriétaire qui recommande de jauger la solvabilité et la résistance au stress de vos équipiers. La formule de l’investissement en groupe aide également à « varier les plaisirs et à multiplier les chances de succès », résume un propriétaire de trotteurs, ces chevaux attelés à un sulky ou carriole à deux roues. Et donc à mutualiser ou à réduire les risques. Associé-fondateur de Cambon Partners, une société de gestion qui accompagne des start-up, David Salabi a découvert l’univers des courses en accompagnant son père sur le hippodromes. Après un premier achat en 2006, une fois qu’il disposait de revenus suffisants, il est aujourd’hui propriétaire d’un haras en pays d’Auge et détient une trentaine de coureurs et poulinières. Lui aussi plaide pour l’investissement en association et sur plusieurs chevaux, de préférence avec un contrat d’indivision. « Nous faisons établir un contrat par cheval indivis. Cela procure de la flexibilité, permet de varier les investisseurs, d’en faire entrer de nouveaux en fonction des périodes et des goûts. »

Par ailleurs, ne démarrez surtout pas sans vous adjoindre les services de professionnels, comme un vétérinaire et un courtier. Sur ce point, Michel Gasselin tord le cou à un poncif : « Nos commissions sur les transactions sont à la charge du vendeur et non pas à celle de l’acheteur. » Enfin, à l’instar de tout investissement, il faut y consacrer du temps. Pour suivre en ligne la santé et les performances de vos chevaux, mais aussi, explique un propriétaire, « pour vous rendre de bon matin dans les haras ou sur les hippodromes, été comme hiver, afin de garder un œil sur vos chevaux ».

Gains : les résultats des courses reversés à 80% au(x)propriétaire(s)

« Cela ressemble beaucoup au private equity », autrement dit l’investissement dans des sociétés non cotées, avertit Jean-Pierre Barjon. Cet entrepreneur à succès – il a relancé la marque de limonade artisanale Lorina – est propriétaire et président de la société LeTrot, organisatrice de courses, elle aussi sous tutelle de l’État. Entre l’achat, l’entretien, la gestion de la carrière sportive d’un cheval, puis sa reconversion, en poulinière ou étalon, le cycle d’investissement s’étendra sur au moins sept ans. « A peine 40% des poulains deviendront galopeurs ou trotteurs, seuls trois ou quatre par génération, des cracks », pointe un vétérinaire.

Le prix d’un cheval dépend de son âge, son pedigree, son physique, ses performances, de l’éleveur et de son entraîneur. Les professionnels distinguent les foals (de la naissance jusqu’à la fin de l’année de naissance), les yearlings (jusqu’à deux ans), les compétiteurs, puis les animaux de reproduction. Les premiers sont moins chers, de 4.000 à 12.000 euros, mais plus spéculatifs. Aux ventes de yearlings de Deauville, les enchères oscillent entre 50.000 et 120.000 euros pour un trotteur et autour de 150.000 euros pour un galopeur. Voire deux millions pour un crack ! Ce budget vous paraît élevé, même avec des associés ? Rabattez-vous sur Caen où, selon Michel Gasselin, sont proposées des bêtes à moins de 10000 euros. « Commencez avec 3.000 ou 4.000 euros et d’autres investisseurs », suggère-t-il. Ajoutez les frais de pension, assurance comprise, évalués à au moins 2.500 euros par mois.

Comment choisir ? Michel Gasselin emploie une formule très imagée : « Pour les mêmes raisons que vous vous retournez sur un homme ou une femme ! » David Salabi, lui, se concentre « sur le pedigree et l’aspect athlétique, avec une attention particulière sur l’absence de défauts rédhibitoires sur les aplombs », c’est-à-dire sur la rectitude des membres. Vérifiez les genoux et les jambes de l’animal. Ensuite, ne négligez pas l’éleveur et l’entraîneur. Outre sa maîtrise de la génétique, le premier doit démontrer son amour des animaux par l’aspect général de ses écuries et prés – gare aux barbelés acérés qui traînent ! – et les soins qu’il leur prodigue.

Quant au second, il doit, souligne Jean-Pierre Barjon, « savoir situer ses chevaux dans ses effectifs, ‘‘gérer’’ leur physique et leur mental. Rien n’est pire qu’un entraîneur qui en demande trop ou pas assez à un cheval ». Quid des gains ? Tout dépend de la dotation des courses : une victoire à Paris rapportera au vainqueur 25.000 euros en moyenne. Ces sommes, après déduction des frais de pension, soit 12% versés à l’éleveur, sont partagées de la façon suivante : 80 % au(x) propriétaire(s), 15% pour l’entraîneur et 5% au jockey ou driver. Reste la reproduction pour un cheval blessé ou en retraite. Une poulinière pourra mettre bas un poulain tous les ans, un étalon « monter » plusieurs dizaines de fois ou fournir de 100 à 200 saillies, pour une somme comprise entre 180.000 et 200.000 euros par an.

Risques : des performances aléatoires et une sortie difficile

« N’oubliez jamais qu’avant d’envisager un cheval comme un placement, il reste un être vivant avec tous les aléas qui en découlent », martèle Géraldine Rischsoffer, fondatrice du cabinet de courtage Pégase Insurance qui couvre nombre d’équidés, leurs propriétaires, des haras, hippodromes, etc. Jean-Pierre Barjon insiste : « Le risque de perte du capital est réel en cas de blessure ou de maladie. » Bien sûr, la science vétérinaire a accompli des progrès considérables, reléguant à un passé révolu le temps où une jambe fracturée, sur l’hippodrome, pendant un transport ou un entrainement condamnait une bête à l’abattoir. Mais ce risque perdure, comme les affections. Voire, s’il s’agit d’une poulinière ou d’un étalon, celui de stérilité ou d’impuissance et, bien que ce cas soit assurable, de libido capricieuse.

De même, il y a loin entre les promesses révélées à l’entraînement et les prouesses sur hippodromes. « Peu de yearlings seront capables de maintenir une bonne allure au trot ou résister au stress de la compétition », prévient Jean-Pierre Barjon. Gare donc aux déceptions ou, a contrario, à l’euphorie après une série de victoires. Comme en Bourse, il faut réfléchir à son portefeuille de chevaux, ne pas hésiter à se séparer rapidement et sans état d’âme d’un animal qui présente un déficit sportif. Il faut aussi savoir prendre ses bénéfices avant que les gains ne disparaissent et éviter l’addiction qui ne menace pas que les parieurs du dimanche. « Mieux vaut ne pas appréhender les gains comme un objectif, mais comme une conséquence de cet investissement passion », avance en écho le président de la société LeTrot. Attention, enfin, à la faible liquidité de ce placement sous le régime de l’indivision. « C’est un vrai problème », concède Jean-Pierre Barjon. Si l’un des sociétaires doit se retirer, ses parts peuvent être rachetées uniquement par d’autres actionnaires ou bien mises aux enchères.

Fiscalité: des gains exonérés pour certains propriétaires amateurs

La taxation dépend selon que vous êtes propriétaire amateur ou professionnel, ce dernier exerçant cette activité à titre lucratif, à part entière et constante. Dans le cas du propriétaire amateur, il faut tenir compte de votre degré d’intervention : non-intervenant, vous confiez vos chevaux à un tiers chargé de les entraîner et ne vous mêlez pas de leur carrière ; intervenant, vous les confiez à un spécialiste qui applique vos instructions en matière sportive.

Les gains du propriétaire amateur non intervenant sont exonérés de TVA et d’impôt sur le revenu. En contrepartie, les pertes ne peuvent faire l’objet d’aucune imputation. Vérifiez dans le contrat signé avec l’entraîneur que c’est bien lui qui gère la carrière de vos chevaux. Pour l’amateur intervenant, les gains sont soumis à la TVA et imposés comme bénéfices non commerciaux (BNC) non professionnels. Le déficit éventuel constaté peut seulement être imputé sur les bénéfices tirés d’activités semblables, non
commerciales non professionnelles, et ce, durant six ans. Le propriétaire professionnel, quant à lui, est imposé dans la catégorie des BNC professionnels et le déficit est déductible du revenu global du foyer. Quant aux plus-values de cession, le propriétaire amateur non intervenant bénéficie d’un abattement de 10% applicable pour chaque année de détention au-delà de la deuxième. La plus-value nette après abattement est imposée comme celle sur biens meubles (article 150 UA du Code général des impôts), soit un prélèvement social de 17,2% et un impôt de 19%. Si le prix de cession n’excède pas 5.000 euros, elle n’est pas taxée. Contrairement aux primes d’assurances, les frais d’entretien (vétérinaire, fourrages, etc.) sont soustraits du calcul selon une liste très limitative définie par la loi et à condition de fournir les justificatifs.

Si vous êtes propriétaire professionnel, vous êtes soumis au régime des plus-values professionnelles à court terme et à long terme. Si la cession a lieu dans les deux ans suivant l’achat, le dispositif du court terme s’applique : le gain s’ajoute aux autres revenus et supporte l’impôt selon le barème progressif ; au-delà de deux ans, il s’agit d’une plus-value à long terme, taxable au taux de 12,8 %, majoré de 17,2% de cotisations sociales, soit un total de 30%.

Notre avis : la propriété de chevaux de compétition est un placement passion, au même titre que l’art. A ceci près que les probabilités de rendement ou de plus-value sont plus réduites en dépit d’une fiscalité relativement indolore. Cet investissement peut s’envisager si l’univers des courses ou du monde équestre vous fascine. N’y allez que dans le but de diversifier votre patrimoine et en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un placement de long terme, sur un horizon d’au moins sept ans. A mener impérativement avec des hommes de l’art.