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Placements atypiques [1/2] : baskets, NFT, cartes Pokémon… faut-il investir ?

Après les cheptels de bovins ou les parkings d’aéroport, de nouvelles catégories de produits attirent les collectionneurs et les investisseurs. Avec des promesses de gains rapides et importants, mais aussi un degré de risque élevé. Premier volet de notre décryptage.

Taxe carbone gaz diesel
La taxe carbone va peser plus que jamais sur le budget énergie des Français dès 2018. ©Istock

Covid oblige, les Français n’ont jamais autant épargné. Selon la Banque de France, entre le début de la crise sanitaire en mars 2020 et la fin de 2021, ce sont 200 milliards d’euros de plus par rapport à ce qu’ils auraient fait en temps normal que les ménages devraient mettre dans leur bas de laine. Un record.

Il y a donc une forte disponibilité d’argent. Combinée avec la faiblesse des rendements affichés par les produits d’investissement classiques – livret A et fonds en euros en tête –, voilà qui pourrait expliquer l’attrait renforcé des placements dits atypiques ou alternatifs. Et force est de constater que certains chiffres donnent le tournis.

Des performances à deux ou trois chiffres

Dans le domaine des NFT, ou non fungible tokens, ces nouveaux objets numériques adossés à la blockchain, Christie’s New York a fait sensation récemment en vendant une œuvre 100 % numérique intitulée « The first 5 000 days » de l’artiste Beeple à… 69,3 millions de dollars. Ce qui a propulsé d’un coup l’heureux créateur au 3e rang des artistes vivants les plus chers au monde. Un montant astronomique qu’on aurait tort de prendre à la légère. En 2020, les NFT ont en effet représenté un marché sur lequel plus de 250 millions de dollars se sont échangés, contre 62 millions de dollars « seulement » en 2019 selon un rapport de l’Atelier BNP Paribas et de l’agrégateur de données Nonfungible.com.

Dans un autre domaine, les voitures de collection, les progressions des cotes de certains modèles sont aussi vertigineuses. Pour la R5 Turbo, un des modèles les plus prisés, les prix ont ainsi progressé de… 300 % en dix-sept ans. En 2004, elle s’échangeait entre 15 000 et 20 000 euros (selon la version), alors qu’aujourd’hui la cote moyenne tourne entre 80 000 et 100 000 euros. Plus « raisonnablement », la plateforme Cavissima, qui propose des solutions d’investissement dans le vin, annonce des rendements nets médians de 15,3 % sur 4,7 années de détention en moyenne pour ses clients.

Des investisseurs plus jeunes et opportunistes

Pour Stéphane van Huffel, cofondateur du site de conseil en gestion de patrimoine Netinvestissement, beaucoup de ces placements atypiques attirent tout particulièrement la génération des Millenials. « Les jeunes générations ont perdu le goût de l’effort financier et préfèrent « faire leur retraite en trois ans » avec des placements surspéculatifs, mais dont ils connaissent l’univers, plutôt que de mettre de l’argent de côté à long terme sur des produits traditionnels ».

Le constat est si vrai que des plateformes leur sont spécialement dédiées. Juicy, par exemple, propose à partir de 10 euros par mois d’investir sur une palette impressionnante de produits alternatifs (immobilier tokenisé, flottes de trottinettes électriques, places de crèches, start-up de la Silicon Valley, cloud mining…). Mais il ne faut pas se voiler la face. Sur ces marchés peu ou pas réglementés, il y a également bon nombre de purs spéculateurs qui, sentant la bonne affaire, n’ont comme objectif que de faire des coups. En particulier sur les catégories de niches atypiques qui émergent : baskets, NFT, cartes Pokémon… Il y a quelque temps, c’étaient plutôt les cheptels de bovins ou les parkings d’aéroports qui drainaient les investisseurs opportunistes en quête de rendements alléchants.

Cibler en priorité les secteurs déjà reconnus

Pour les particuliers souhaitant placer leurs fonds en « bons pères de famille » qui s’interrogeraient sur l’opportunité de se lancer dans l’atypique, « ces placements présentent des risques très importants de perte en capital, explique Christèle Biganzoli, cofondatrice et dirigeante de la plateforme de conseil patrimonial Ritchee. Il est possible de perdre sa mise en totalité sans avoir aucun moyen de recours puisqu’il n’existe aucune régulation sur ces produits. On oublie souvent également le poids de la fiscalité. Les rendements sont souvent divisés par deux une fois les taxes appliquées et l’investisseur peut avoir la mauvaise surprise d’un changement de tranche d’imposition », avertit l’experte.

Pour Stéphane van Huffel, afin de limiter les déconvenues, mieux vaut s’intéresser en priorité aux secteurs reconnus, ceux pour lesquels il existe une antériorité, des repères internationalement validés (cotes d’artistes ou indices des grands crus, par exemple) et des acteurs établis (maisons de ventes aux enchères ayant pignon sur rue…). Ce qui balise déjà le terrain : voitures de collection, œuvres d’art, montres, vins. Voire les sneakers pour lesquels il existe une place de marché qui fait référence (StockX).

Attention à la liquidité

Il faut aussi scruter la profondeur de marché. « Avant d’acheter, il faut se poser la question : pourrais-je revendre rapidement, et donc y aura-t-il un ou des repreneurs ?, recommande Thomas Herbst, créateur du site de vulgarisation Cryptoast. On est encore aux balbutiements des NFT, c’est un micro-marché où les barrières de compréhension technique limitent l’accès à une niche de geeks ». La même remarque s’applique aux cheptels de bovins, aux chevaux de course ou encore aux diamants où la facilité de sortie est aléatoire.

Par ailleurs, « il est essentiel de comprendre le sous-jacent du placement visé, ajoute Christèle Biganzoli. Un néophyte aura tout intérêt à se tourner vers des actifs tangibles comme les places de parking ou les caves qui offrent des rendements attractifs, de l’ordre de 7 % pour les premières et de 10 à 15 % pour les secondes. Si l’objectif est de constituer une collection, il faut savoir se fixer des limites à ne pas dépasser et ne pas se laisser emporter par l’affectif ».

Une enveloppe d’investissement qui doit rester limitée

Dans tous les cas, ce type de placement ne doit pas idéalement représenter plus de 5 %, voire 10 %, de son patrimoine ou de son épargne disponible. Faute d’être expert, l’idéal est de commencer petit pour limiter le risque et voir comment le marché se comporte. Mieux vaut, par exemple, placer 2 fois 5 000 € sur un horizon de six mois à un an, que 10 000 € en une fois.

Et garder en tête, quel que soit le domaine convoité, que la grille d’analyse doit être la même que pour un placement traditionnel : examiner la rentabilité, la fiscalité, le niveau de risque, la liquidité, sans oublier la qualité du distributeur. Pour s’assurer de cette dernière, il est plus que recommander de jeter un œil aux mises en garde de l’AMF qui met régulièrement à jour sa liste des « moutons noirs » des placements financiers.

Et Stéphane van Huffel de conclure : « la meilleure règle à suivre avec ce type de placements est la suivante : faites-vous plaisir ! De cette façon, vous serez toujours gagnant même si financièrement vous ne réalisez pas une bonne affaire ».