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« L’ESG doit se réformer et s’armer pour soutenir l’industrie de la défense européenne »

La protection de la souveraineté européenne et des démocraties libérales s’annonce comme l’un des défis majeurs des pays européens au même titre que la transition écologique. Le financement d’une industrie de défense européenne doit mobiliser l’épargne de nos concitoyens. Par Vincent Cudkowicz, cofondateur et directeur général de bienprévoir.fr.

Vincent Cudkowicz, cofondateur et directeur général de bienprévoir.fr.

« Qui veut la paix prépare la guerre ». Cette célèbre maxime prêtée à Jules César prend un sens nouveau ces derniers mois à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine. Après des décennies de paix sur le continent européen, l’Europe a réduit ses investissements dans la défense jusqu’à les rendre anémiques pour certains pays, l’Allemagne en tête avec une part de son budget inférieur à 1,5 % de son PIB en 2020. Un niveau d’engagement dans la défense bien inférieur au standard de l’OTAN fixé à 2 % du PIB.


La crise Ukrainienne rebat les cartes en faisant prendre conscience aux pays européens de leur vulnérabilité. La protection des démocraties libérales passe par une défense solide, soutenue par une industrie indépendante, complète et de pointe. En la matière, la France fait figure de bon élève avec une armée dont chacun de ses partenaires reconnait son excellence sur ses terrains d’engagement et un complexe militaro-industriel développé. Les récents succès à l’export des ventes de Rafale ou de systèmes de défense avec l’industriel MBDA prouvent l’efficacité de l’écosystème de défense français qui a vendu pour environ 28 milliards d’euros de matériels en 2021. Un record.

Faire émerger un écosystème européen de défense

Depuis l’agression russe, les pays européens font front unis pour soutenir la résistance ukrainienne. Les mesures économiques pour asphyxier la Russie s’accompagne d’un soutien en armement et en renseignement fourni à Kiev avec l’aide massive des Américains. Cette unité européenne doit se poursuivre dans les années qui viennent pour développer son autonomie en matière de défense.


Sans politique commune de défense au sein de l’Union Européenne, la construction d’une défense européenne restera un vœu pieux. Par le passé, l’Europe a montré sa capacité à monter des projets industriels ambitieux. Les succès d’ingénierie et commerciaux d’Airbus ou d’Arianespace ont été rendus possible grâce à la mobilisation des pays européens autour d’un même objectif, en concentrant les efforts financiers et humains tout en partageant les expertises et les centres de production. L’Europe n’est pas totalement démunie pour relever ce défi d’une industrie européenne de l’armement. En France, l’industrie de défense représente une offre complète organisée autour de grands groupes (Thalès, Safran, Naval Group, Dassault) et de centaines de PME qui représentent 4 % de l’emploi industriel. Au-delà des nombreux désaccords entre les partenaires, la question du financement de l’Europe de la défense est au cœur des discussions.

Réformer le verrou ESG pour inclure la défense de nos démocraties

L’industrie de la défense française, poids lourd de la défense européenne, reste très dépendante de la commande publique. Dès lors le financement d’une défense européenne repose sur la capacité des états européens à investir massivement dans son industrie. L’endettement des pays, à la suite de la crise sanitaire, laisse peu de marge de manœuvre. Le plan européen de relance NextGenerationEU est doté de plus de 800 milliards d’euros dont une part infime est vouée à la sécurité. La situation géopolitique oblige les Etats membres à réfléchir à une politique d’investissement sur l’outil de défense en fléchant notamment l’épargne vers les industries de la défense ; il faut pour cela mobiliser les citoyens autour de thématiques d’investissement centrées sur la Défense. Nul doute qu’ils en sont massivement convaincus.

Or les investisseurs ont été enfermés dans la logique ESG soutenue par Bruxelles pour financer la transition de notre modèle de développement. Les réflexions autour de la taxonomie européenne excluent de fait les secteurs de l’armement. L’assèchement des financements vers les filières de la défense font peser un risque sur le futur du secteur. Les établissements financiers sont de plus en plus nombreux à exclure l’armement de leurs investissements au même titre que l’alcool, le tabac ou le charbon. Il est légitime de vouloir exclure les entreprises liées à la vente d’arme au grand public, mais il ne faut pas que cela empêche de soutenir l’industrie de la Défense. Une erreur qui pèse sur la souveraineté des états européens en matière de sécurité alors même que la défense contribue à la stabilité et à la protection de notre liberté, de notre modèle de gouvernance démocratique.

Il est urgent de soutenir l’écosystème européen de la défense à travers des fonds de défense. Ils permettront d’apporter les capitaux indispensables aux entreprises et aux start-ups qui développent des outils, des solutions dans tous les domaines stratégiques de la défense, notamment dans la cybersécurité. La sécurité des européens passe par une industrie de la défense puissante qui garantira la durabilité de notre organisation de la vie sociale, sociétale et politique. Un modèle de société de plus en plus mis en danger dans le monde multipolaire qui se dessine.