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Placements financiers : dans les coulisses des arnaques du moment

Quel épargnant n’a pas rêvé de trouver la martingale pour ses placements ? La recherche de gain peut coûter très cher si vous tombez dans le piège d’une escroquerie. Le point sur les arnaques aux placements.

Arnaques
Crédit: iStock.

Le parquet de Paris a évalué à 500 millions d’euros, par an, le montant des pertes subies par les épargnants français en lien avec les arnaques financières. Durant le Covid-19, celles en ligne ont explosé et cette tendance ne semble pas s’inverser. La direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a constaté à fin 2021 une hausse de 85% des plaintes de consommateurs liés à leur épargne. Même constat à l’Autorité des marchés financiers (AMF), où les sollicitations continuent d’affluer. « 40% des appels que nous recevons de la part d’épargnants sur la plateforme AMF Info Service concernent des soupçons d’arnaques », précise Claire Castanet, directrice des relations avec les épargnants de l’AMF. Pour cause, les escrocs renouvellent en permanence leurs promesses de gains faciles. Par le passé, les arnaques portaient surtout sur le Forex, les diamants, les cheptels bovins ou encore le cannabis thérapeutique. Aujourd’hui, de faux livrets sont toujours proposés, et de nouvelles tendances apparaissent. « Les cryptomonnaies figurent en première position, parmi les arnaques sur lesquelles nous sommes alertés, détaille Claire Castanet. Nous constatons également l’émergence d’offres en lien avec la transition énergétique. Les escrocs vous proposent désormais d’investir dans des éco-parkings, c’est-à-dire des places équipées de bornes de recharge pour voiture électrique, dans le financement de panneaux photovoltaïques sur le toit de grandes surfaces… ».

En 2022, les fausses propositions d’investissement en actions à un prix inférieur à leur cours officiel continuent aussi de sévir sur Internet, notamment sur les sociétés américaines (Tesla, Apple, Google…). « Les arnaques sur les chambres d’Ehpad sont encore fréquentes, tout comme celles sur les résidences étudiantes, les box ou les SCPI, complète Guy Grandgirard, président d’ADC France, une association de défense des consommateurs qui accompagne notamment des épargnants victimes d’Aristophil. Face au contexte actuel de guerre en Ukraine et d’incertitude, nous répertorions davantage d’arnaques liés à l’or, notamment à l’achat de lingots ou de pièces. » Attention l’ingéniosité des escrocs n’a pas de limite. Certains ciblent une seconde fois leur première victime. « Nous assistons de plus en plus à des arnaques à la récupération. Une de mes clientes qui avait déjà perdu 500 000 euros a de nouveau été contacté par des escrocs qui se sont fait passer pour un service de recouvrement ayant retrouvé 300 000 euros lui appartenant en Allemagne. Mais pour récupérer son dû elle devait payer une taxe de 20 000 euros, somme supplémentaire qu’elle a perdue », regrette Roman Leibovici, avocat.

Méthodes bien rodées

Il faut dire que les escrocs ont des méthodes bien rodées. Fins manipulateurs, ils nouent, d’abord, une réelle relation de proximité avec leurs victimes ; Ils se montrent bienveillants, posent des questions sur leur vie privé. Leurs arguments sont ensuite bien rodés, ils savent mettre en confiance. « Certains épargnants lésés ont mis leurs économies de toute une vie, un héritage, voir les fruits de la vente de leur résidence principale sur un placement censé rapporté beaucoup qui s’est avéré être une arnaque », illustre Roman Leibovici. Les escrocs mettent la pression pour que l’épargnant leur confie l’argent rapidement. Parfois, ils honorent même de premiers retours pour inciter à réinvestir plus. Leurs pratiques se sont vraiment professionnalisées. Il y a quelques années, elles étaient assez simplistes. Il suffisait de regarder dans le détail l’offre pour repérer des fautes ou de grossières erreurs. Désormais, ils n’hésitent pas à récupérer l’identité et des documents d’acteurs ayant pignon sur rue, comme des banques, des sociétés de gestion, des conseillers financiers… Leurs arnaques deviennent difficilement détectables. Les faussaires créent un site de toute pièce pour un petit établissement qui n’en possède pas ou recopient quasiment à l’identique le vrai site d’un acteur connu. Depuis le début de l’année, l’AMF a listé 180 établissements dont le nom a été usurpé, portant à plus de 600 le nombre d’acteurs concernés. « Nous avons compté plus de 100 noms de banques dans toute l’Europe usurpées pour des placements aux livrets », détaille Guy Grandgirard. Un procédé qui permet d’élargir le profil des victimes. Les escrocs ne s’attaquent plus seulement aux personnes fragiles, notamment aux personnes âgées. « Mes clients ont des profils très variés, mais ce sont souvent des cadres ou des personnes détenant un très bon niveau d’études, souligne Jocelyn Ziegler, avocat au sein du cabinet Ziegler & Associés. Je défends par exemple un avocat, un politique ou même un économiste en ce moment. »

Alors comment éviter d’être piégé ? En premier lieu, gardez en mémoire qu’il n’y a jamais de rendement sans prise de risque. A l’heure actuelle, de plus en plus en plus d’influenceurs sur les réseaux sociaux véhiculent le mythe de l’argent facile. Ils proposent des bons plans pour investir sans même mentionner qu’ils sont rémunérés pour le faire. Certains font même la promotion d’arnaques sans le savoir. Début octobre, Kim Kardashian a réglé une amende de 1,26 million de dollars pour avoir vanté une nouvelle cryptomonnaie l’Ethereum Max (dont la valeur est aujourd’hui proche de 0). Les promesses de gains élevés doivent toujours vous alerter. Soyez ensuite très prudents, Internet regorge de sites frauduleux. Les victimes d’arnaques laissent bien souvent au départ leurs coordonnées sur des pseudos sites d’informations ou cliquent sur une bannière publicitaire en ligne avant de rentrer leurs coordonnées sur un formulaire de contact. Les géants du web commencent à être sensibilisés à ces sujets. « En concertation avec l’AMF, Google a récemment mis à jour sa politique en matière de publication d’annonces sur les placements financiers, se félicite Claire Castanet. Un acteur doit désormais démontrer qu’il est autorisé à vendre son produit avant d’en faire la promotion sur ce moteur de recherche.» Une petite victoire pour les épargnants qui doivent toutefois rester extrêmement vigilants. D’autant que les escrocs peuvent facilement récupérer leurs coordonnées sur le dark web, un employé peu scrupuleux travaillant par exemple pour un opérateur télécom, d’électricité ou de gaz y aura alors vendu vos données personnelles. Ces pratiques doivent vous inciter à vous méfier fortement des démarchages téléphoniques ou via mail. Demandez au minimum à rencontrer vos interlocuteurs. « Il vaut mieux voir un conseiller et insister pour obtenir un rendez-vous physique, recommande Anne Bernard-Dussaulx, avocate au sein du cabinet Richemont Delviso. Attention, certains escrocs vous fixent un rendez-vous avant de l’annuler à la dernière minute, les excuses ne manquent pas à l’heure du Covid. »

A défaut de voir vos interlocuteurs, prenez toutes les précautions possibles avant de leur verser de l’argent. Vérifiez très scrupuleusement leur identité. Autre précaution à prendre, n’effectuez jamais de virement sur des comptes vous paraissant suspects, basés dans des paradis fiscaux par exemple. Malgré tout, les escrocs ont désormais tendance à passer par des établissements européens, notamment espagnols ou portugais. Méfiez-vous si on vous demande de faire des virements sur différents comptes, si les intitulés ne correspondent pas au nom avec lequel ils vous ont démarchés. Si vous voyez ce type d’indices, surtout ne transférez pas l’argent.

Recours limités

Une fois le transfert des sommes effectué, vos recours seront très limités ! « Il est très compliqué d’obtenir réparation après être tombé dans une escroquerie, prévient Claire Castanet. Ce sont des personnes évanescentes qui opèrent bien souvent depuis l’étranger. » Si vous vous en rendez compte rapidement moins de 24H après avoir effectué votre versement, vous pouvez toujours entamer une procédure de « recall » auprès de votre banque. Il s’agit d’annuler l’ordre de virement. Certaines banques l’autorisent si celui-ci n’a pas été encore exécuté. Si c’est déjà le cas, il faudra l’accord de la banque du bénéficiaire, que le compte soit toujours approvisionné… Bref cette mesure est rarement possible, d’autant que les escrocs s’arrangent souvent pour solliciter le versement juste avant un week-end ou un jour férié. Au-delà de ce recours, il ne vous reste plus qu’à porter plainte. Attention aux mots employés. « Bien souvent, le commissariat va classer la plainte ou même la rejeter faute d’arguments suffisants de la victime », commente Marc Bouzy, dirigeant de la plateforme spécialisée dans la résolution de litige financier, Broker Defense. Être accompagné d’un expert peut parer à ce frein. « Nous déposons plainte directement au procureur de la République en utilisant les termes les mieux adaptés, indique Jocelyn Ziegler.  Il ne faut pas vous incriminer dans cette plainte sous peine de ne pas pouvoir vous retourner ensuite contre les escrocs ou même votre banque. »

Faire appel à un professionnel a un coût (honoraire et pourcentage des sommes éventuellement récupérées). Les pertes doivent ainsi s’élever au minimum à 10 000 euros pour que cela en vaille la peine. Et les chances de réussite restent minces. « Rarement une plainte sera suivie de poursuites au pénal sur les escrocs, prévient Anne Bernard-Dussaulx. Nous pouvons toutefois engager la responsabilité de la banque qui a failli à son devoir de conseils et d’information en laissant passer des virements suspects. » La jurisprudence reste néanmoins peu favorable aux épargnants. C’est au cas par cas. « Nous venons de remporter devant la Cour d’Appel de Paris le remboursement de 50% des pertes subies par plusieurs épargnants sur divers transactions frauduleuses (forex, options binaires, or…) datant de 2013-2014. Ils avaient tous effectué leur virement via le prestataire de service de paiement, Worldpay qui a été condamné », précise Marc Bouzy. Dans tous les cas, la procédure sera très longue.