Se connecter S’abonner

L’art contemporain est-il un bon placement ?

Les records mondiaux défraient la chronique. Pourtant acheter l’art d’aujourd’hui ne vous garantira pas systématiquement une plus-value à la revente. Mais grâce à une démarche rigoureuse et au respect de certaines règles, vous réaliserez de bons investissements.

livret

Malgré la pandémie et un ralentissement des ventes, le marché de l’art se porte comme un charme. Les prix s’envolent et la cote des artistes ne cesse de grimper.

Selon Artprice, entreprise de cotation et d’analyse du marché de l’art, le prix moyen d’une œuvre contemporaine a, pendant cette période, triplé passant de 7 430 dollars à 25 140 dollars enregistrant ainsi la hausse la plus importante de l’ensemble du marché de l’art, toutes périodes de créations confondues. Pour tous les spécialistes du marché ce phénomène d’augmentations constantes des cotes et des prix devrait perdurer. A cela plusieurs raisons. La multiplication des fortunes notamment en Asie augmente sans cesse le nombre de collectionneurs à la recherche de belles affaires. Selon des statistiques difficilement vérifiables, le monde comptait 500 000 vrais collectionneurs d’art au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Ils seraient aujourd’hui plus de 70 millions. La demande est donc très forte.

Il en résulte un développement exponentiel des foires et salons dans tous les coins de la planète, la plus prestigieuse d’entre elle, Art Basel qui se tient tous les ans à Bâle en Suisse ayant essaimé à Miami et à Hong-Kong. Parallèlement les grandes maisons de ventes organisent régulièrement des vacations de prestige d’art contemporain qui s’apparentent à de véritables événements mondains suivis grâce à Internet par des acheteurs du monde entier. Les grandes galeries internationales (Gagosian, Perrotin, Pace Gallery, David Zwirner parmi tant d’autres) promeuvent leurs poulains et font habilement monter leur cote en les proposant aux plus grands collectionneurs, un artiste acheté par François Pinault prenant immédiatement de la valeur. Ces phénomènes renforcent l’uniformisation mondiale des goûts et le consensus autour de certains artistes devenus des icônes de l’art.

Enfin, une économie muséale est née. Chaque année, plusieurs centaines de musées ou de fondations sont créés, pour une bonne part en Asie. Pour fonctionner correctement et attirer les visiteurs, on estime qu’il leur faut un fonds d’œuvres à exposer d’environ 4 000 pièces. Tous ces éléments expliquent l’explosion des prix.

Une rentabilité annuelle de 5 à 8 %

On pourrait donc raisonnablement penser que l’achat et la revente d’oeuvres d’artistes contemporains s’avère lucrative. Ce n’est pas certain. Tout d’abord, la détention d’œuvres d’art ne procure aucun revenu régulier. Vous avez simplement le plaisir des yeux qui heureusement ne fait l’objet d’aucune taxation. C’est donc la revente qui peut dégager un gain important peu fiscalisé. C’est elle et elle seule qui assure la rentabilité de vos achats artistiques. Selon Thierry Ehrmann, fondateur et président d’Artprice, l’art contemporain est globalement très rentable. Si vous conservez vos œuvres une douzaine d’années au moins, la durée minimale recommandée par tous les professionnels, vous pouvez obtenir une plus-value de revente équivalente à une rentabilité annuelle variant entre 5 % à 8 %, voire même supérieure à 10 %. Cette opinion est bien entendu partagée par tous ceux qui, profitant de l’essor du marché, se sont proclamés unilatéralement et pas toujours avec les compétences requises « conseillers en investissements artistiques ». A contrario, selon Nathalie Moureau et Dominique Sagot-Duvauroux, auteurs de l’ouvrage Le marché de l’art contemporain, « La rentabilité des œuvres n’est pas forcément assurée et une comparaison entre le taux de rendement sur le marché financier et sur le marché de l’art est hasardeuse ».

Tout d’abord dans le choix des artistes que vous allez acheter. La valeur d’un artiste ne réside pas entièrement dans des critères esthétiques. Ces éléments sont très importants et un peintre qui se contente d’imiter un grand artiste ne verra jamais sa cote s’envoler. Mais il faut prendre en compte d’autres facteurs pour apprécier si un artiste est une valeur sûre ou s’il a des chances de devenir une star dont les créations vaudront de l’or. Le nombre d’expositions auxquelles il a participé et le prestige des lieux (musées, galeries, fondations, grandes foires d’art), la puissance de la galerie qui le représente et le défend sur le marché, le nombre et la réputation de ses collectionneurs ont une grande importance. Prenons par exemple le cas de l’artiste japonais Takashi Murakami. Il est défendu par des professionnels reconnus comme les galeries Gagozian et Perrotin. Ses œuvres figurent dans de grandes institutions et fondations privées (Pinault). Il a enfin été exposé dans des lieux prestigieux comme le château de Versailles. Rien d’étonnant alors qu’il figure dans la liste des artistes contemporains les plus recherchés des amateurs. La dynamique de Jeff Koons est similaire à celle de Murakami. Du coup, si ses œuvres uniques s’échangent plusieurs millions de dollars et ses multiples ont permis à des collectionneurs moins argentés d’engranger de belles plus-values. Ses « Balloon dogs » en porcelaine édités à plusieurs milliers d’exemplaires s’échangent aujourd’hui autour de 15 000 à 20 000 dollars alors qu’ils valaient 1 000 dollars il y a vingt ans. Incontestablement, c’est un investissement gagnant.

Parmi les milliers d’artistes du marché, il faut alors choisir ceux que vous collectionnerez. Vous avez le choix entre trois stratégies que vous pouvez mixer. Si vous recherchez la sécurité, il faut acheter les grands noms de l’art contemporain. A moins d’avoir de solides moyens financiers, il est malheureusement impossible d’acquérir une toile de Pierre Soulages, de David Hockney, de Basquiat, Keith Haring, Zao Wou-Ki ou Zhang Xiaogang. Il faut donc se tourner vers les multiples (estampes, gravures, lithographies, eaux-fortes) qui suivent la cote ascensionnelle des tableaux. Un tableau de Soulages vous coûtera plusieurs centaines de milliers voire plusieurs millions d’euros. Une belle lithographie vous reviendra 10 000 à 20 000 euros. On constate le même écart de prix pour Zao Wou-Ki ou Basquiat et une progression régulière des prix des multiples de ces artistes. Ce sont des valeurs sûres.

Des prix à partir de 5 000 euros, mais un pari risqué

Si vous souhaitez vous montrer plus téméraire, vous pouvez vous intéresser à des artistes connus dont la cote monte mais n’est pas toujours stable ou à des artistes du XXe siècle décédés et longtemps oubliés et que l’on redécouvre aujourd’hui. Dans la première catégorie, on trouve des artistes comme Damien Hirst ou Robert Combas dont la valeur des œuvres est assez fluctuante. Dans la deuxième, il faut s’intéresser à de nombreux peintres des années 50-80, comme ceux du mouvement de l’abstraction lyrique (entre autres Jean Degottex, Alfred Manessier ou Gérard Schneider) qui ont un excellent potentiel de valorisation. A titre d’exemple, la cote longtemps atone de Georges Mathieu, du même mouvement, explose. Pour être certain de réaliser un bon investissement, il ne faut pas hésiter à acquérir une oeuvre de qualité ce qui suppose de la payer au moins 20 000 euros.

Enfin, si vous avez le goût du risque, privilégiez les jeunes artistes en devenir que vous découvrirez dans les galeries et qui n’ont pas encore de cote faute d’ouvres passées dans les ventes aux enchères. Vous pourrez alors vous procurer de belles toiles ou des sculptures pour moins de 5 000 euros. Mais votre capital n’est pas garanti et l’espoir de gain à la revente s’apparentera souvent à un jeu de hasard.

Le support artistique a également son importance. Les toiles et les dessins se vendent plus facilement que les sculptures. La taille importe aussi. Les œuvres de très grande dimension n’intéressent qu’un nombre limité d’amateurs privés et sont le plus souvent destinées aux institutions muséales. Mieux vaut donc privilégier des dimensions permettant aux acheteurs d’exposer leur collection chez eux, le nombre d’acheteurs potentiels étant alors beaucoup plus importants. Enfin, en cas d’acquisition d’une oeuvre déjà passée dans plusieurs mains, il faut s’assurer de sa traçabilité, connaître la galerie d’origine, ses différentes ventes aux enchères et éventuellement le nom des collectionneurs qui l’ont détenu.