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L’amitié comme moteur d’une collection

Amis d’enfance, Alexis de Bernède et Marius Jacob-Gismondi partagent leurs coups de cœur artistiques et achètent à deux. Une passion qu’ils transmettent aux jeunes de leur génération en multipliant les expositions dans des lieux d’exception.

L’image traditionnelle du collectionneur est celle d’un homme d’âge mur, plutôt réservé et secret, très érudit, un rien élitiste et détaché du monde. Alexis de Bernède et Marius Jacob-Gismondi sont à l’antipode de cette description. Erudits, ils le sont, mais ils sont jeunes – 23 ans pour le premier, 24 pour le second –, bien dans leur temps, volubiles, souriants, passionnés, désireux de partager leur passion pour l’art et de faire connaître à d’autres les plaisirs de la collection. Cette vocation commune de collectionneurs-marchands s’explique en partie par leurs origines familiales.

Tel Obélix tombé dans une marmite de potion magique, Marius a baigné dès le plus jeune âge dans un cocktail artistique. Dans la galerie de son grand-père, fils d’immigrés italiens devenu l’un des plus grands antiquaires français spécialiste du mobilier en pierres dures, Marius était installé pour sa sieste dans le tiroir d’une commode Boulle. Bébé, il avait déjà tout loisir d’apprécier la beauté et la qualité exceptionnelle des marqueteries d’écaille de tortue et de laiton de cet ébéniste apprécié de Louis XIV. Un privilège qui n’est pas donné à tout le monde ! Dès l’âge de six ans, il commence à collectionner. Hérédité oblige, il s’intéresse aux minéraux. « Mon argent de poche n’étant pas à la hauteur de mes envies, je m’arrangeais lors de nos visites hebdomadaires au Louvre pour emmener mes parents dans une boutique spécialisée du Carrousel comptant sur leurs finances pour financer mes acquisitions. Et ça marchait », avoue-t-il avec une pointe de fierté. Grâce à sa grand-mère, il découvre la numismatique et accumule des pièces anciennes. Mais, comme tous les jeunes de son âge, il sacrifie aussi au must absolu des cours de récréation : les cartes Pokémon ! Très logiquement, une fois son baccalauréat en poche, Marius entame des études d’histoire de l’art à l’école du Louvre et s’inscrit également en faculté en droit.

Remettre dans la lumière des artistes un peu délaissés

Alexis, né à Washington, passe, lui, son enfance aux Etats-Unis et regagne la France à l’âge de douze ans. A la différence de Marius, il ne collectionne pas. Le déclic pour l’art lui vient plus tard, lorsque lycéen il accompagne sa mère à la Tefaf de Maastricht, la plus prestigieuse foire d’antiquités et de galeries au monde dont elle assure la communication pour la France. Sur ses conseils, il regarde tout ce qui lui plaît, l’attire où le choque. Il discute avec des marchands passionnés et se dit : « c’est le plus beau métier du monde. Je veux l’exercer plus tard ». De retour à Paris, il commence à collectionner des lithographies avec ses gains de baby-sitting. Il s’achète ainsi des œuvres de Geneviève Claisse, peintre de l’abstraction géométrique, puis s’intéresse à l’abstraction lyrique. A 18 ans, il trouve un stage chez Alexis et Nicolas Kugel, deux frères d’une prestigieuse famille d’antiquaires. Il accueille les curieux visitant une exposition consacrée à de précieux automates. Et Alexis de raconter : « un homme âgé, mince et très grand, m’aborde et me demande de lui parler de mon œuvre préférée. Je m’exécute lui expliquant mon choix et la beauté de l’objet. Il me remercie, puis s’en va. Il s’agissait d’Hubert de Givenchy. J’étais très ému, car échanger avec un collectionneur aussi célèbre m’a fait comprendre l’importance qu’il y a à partager sa passion artistique afin de la transmettre aux autres ». Alexis entame également de sérieuses études : école de commerce à Warwick en Angleterre et master en histoire de l’art à Oxford. Il s’accorde une année sabbatique à New York, puis à Hong-kong où il fait un stage chez Christie’s.

Mais, depuis la découverte de la Tefaf, il n’a qu’une idée en tête : créer une entreprise dans le domaine l’art. C’est alors qu’il en parle à Marius, son meilleur ami depuis son retour en France. Marius est enthousiaste et en février 2018, alors qu’ils ont tous les deux dix-neuf ans, ils créent Darmo Art. Les objectifs qu’ils se fixent sont ambitieux. Ils souhaitent fédérer une pépinière d’artistes et de collectionneurs de leur génération qui ne fréquentent pas le réseau des galeries traditionnelles, mais aussi intervenir sur le second marché et revendre des grands noms mondialement connus tout en remettant sur le devant de la scène des artistes un peu délaissés.

Les débuts sont modestes. Ils commencent par une page Instagram qui chaque jour expose une œuvre et fournit des informations sur des artistes, des galeries. Le succès est immédiat puisqu’en un mois Darmo Art a mille followers. Conscients qu’il leur sera difficile, pour ne pas dire impossible, d’atteindre les 113 millions d’abonnés de Rihanna, ils proposent parallèlement des expositions temporaires dans des lieux prestigieux. La première a lieu dans la galerie Gismondi dirigée par la mère et la tante de Marius, trop contentes de mettre le pied à l’étrier à ce duo de jeunes entrepreneurs. Ils y présentent deux de leurs poulains, Raf Reyes et Pauline d’Andigné. Là encore, c’est une réussite puisque toutes les œuvres exposées trouvent preneur. Ils poursuivent alors dans cette voie et développent des partenariats avec de grands noms de la mode – Gucci, Ferragamo – afin d’exposer dans leurs plus belles boutiques les jeunes créateurs de leur écurie : Oussama Garti, Swann Ronné, aurèce vettier… Ils exportent même leur concept à l’étranger dans des lieux uniques comme le Grand Hôtel d’Heiligendamm, station allemande de la mer Baltique à l’élégante architecture néo-classique du XIXe siècle ou le palais Ghica Victoria à Bucarest, de style néo-renaissance.

Très rapidement, ils sont à même de monter des expositions présentant les plus grands noms de l’art, comme celle organisée en juillet 2021 dans une magnifique bastide du Cap d’Antibes. On pouvait, en effet, y admirer des œuvres de Georges Braque, Marc Chagall, Paul Gauguin, Alberto Giacometti, Henri Matisse, Pablo Picasso ou Henri de Toulouse-Lautrec mais aussi des artistes moins connus comme Antoni Clavé qu’Alexis et Marius défendent avec conviction.

Pour 2022, ils souhaitent présenter une exposition temporaire tous les deux mois. A leur début, les œuvres étaient vendues entre 150 et 1 500 euros. Aujourd’hui, les prix vont de 800 euros pour un jeune artiste à 600 000 euros pour une grande signature. Cette réussite, ils l’expliquent simplement : « nous avons soif de communiquer, de partager, de faire apprendre et aimer l’art. Notre enthousiasme emporte l’adhésion ». C’est certainement la raison pour laquelle ils comptent aujourd’hui parmi leur clientèle autant de jeunes acheteurs que de grands collectionneurs aux moyens importants.

Une fondation pour préparer la transmission ?

Cette activité professionnelle trépidante n’a en rien diminué le prurit de la collection qui les habite. Elle l’a même accentué. En riant et d’une seule voix ils confessent : « 70 à 80 % de nos économies sont investies dans l’art. Nous sommes les plus importants collectionneurs de nos artistes, au point d’acheter leur production dans des galeries concurrentes ». Et d’ajouter : « en fait, nous sommes collectionneurs avant d’être marchands et nous ne considérons pas les autres intervenants du marché comme des concurrents, mais plutôt comme des partenaires ».

Ensemble, ils achètent des artistes modernes ou contemporains aussi bien en galeries que dans les ventes aux enchères ou chez des particuliers. Ils possèdent ainsi deux eaux-fortes de Georges Braque. C’est en duo qu’ils découvrent des artistes qui les emballent comme Nathalie du Pasquier à la Pace Gallery Genève, Quentin Derouet, Adam Bogey et Mathilde Denize à la galerie Pavec, Léo Nataf chez Clavé Fine Arts ou encore Vittoria Gerardi chez Bigaignon. Une fois le tableau, le dessin, la photographie ou la sculpture acquis, Alexis et Marius ne se battent pas comme des chiffonniers pour savoir chez qui elle sera. Elle se trouve chez l’un ou l’autre et ils procèdent parfois à des échanges. Ils installent même certaines œuvres chez leurs parents, estimant qu’elles y sont mieux mises en valeur. Comme le dit Alexis, « dans notre activité comme à titre privé, nous cherchons toujours le compromis ». Et Marius de renchérir : « nous nous écoutons constamment ». Il arrive parfois que l’un ne partage pas l’enthousiasme de l’autre pour un artiste mais, très vite, par un étrange mimétisme qui s’explique par leur complicité et leur complémentarité, ils finissent par l’apprécier tous les deux.

En revanche, pour l’art ancien, chacun fait et ses emplettes et ses découvertes de son côté. Avant de s’empresser de les montrer à l’autre. Alexis apprécie beaucoup les objets fragmentaires marqués par le temps et la sculpture animalière. Il détient ainsi une tête de Bouddha thaï du XVIIIe siècle, un appui-nuque somalien, une tête de fauve du sculpteur Edouard-Marcel Sandoz chinée à la galerie Xavier Eeckhout. Quant à Marius, il est sensible à l’esprit des cabinets de curiosités de la Renaissance. Il acquiert toujours de beaux minéraux qu’il se plaît à associer dans un équilibre parfait à de petits bronzes grecs, à une tête de Vishnou provenant de Mongolie ou à un bas-relief Gandhara, l’art gréco-bouddhique de l’Afghanistan.

On pourrait croire qu’à leur âge, leur unique préoccupation est d’enrichir sans arrêt leur collection. Il n’en est rien. Ils pensent déjà transmission, évoquant même l’éventuelle création d’une fondation. Et Gaëlle, la mère d’Alexis, fière du parcours et de la passion de son fils, évoque leurs récentes vacances dans le Sud du Portugal. « Pour aller à la plage, nous longions un superbe bâtiment désaffecté. Alexis s’est immédiatement tourné vers moi pour me dire que cet immeuble serait parfait pour abriter leur future fondation. » Gageons que d’ici une vingtaine d’années, et peut-être même beaucoup plus tôt, Alexis et Marius auront trouvé et inauguré le lieu idéal !