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Collectionneur : l’art d’être français

Jeune financier, Thomas Meerman cherche dans l’art son équilibre de vie. Il s’est constitué une collection hétéroclite de plus de 300 œuvres. Attaché au patrimoine culturel national, il privilégie les artistes hexagonaux émergents. Reportage.

Portrait de Thomas MEERMAN (collectionneur) le 20/10/2022 a Paris a la galerie EXO EXO devant les oeuvres de Cecilia Granara: No love without grief II, 2022 – My hand (A little light in the dark), 2022

Le message de Thomas Meerman s’affiche sur notre écran de téléphone portable : « La maison de vente n’a pas pris mon ordre correctement. Je l’ai loupé, et à pas cher ! » Un ordre d’achat, à 500 euros, pour une toile du XVIIIe siècle représentant un bouquet de fleurs, laissé sur le site d’Interencheres quelques jours après notre rencontre dans un café du XVIe arrondissement de Paris, à deux pas de son appartement en travaux. « J’achète mes œuvres d’art essentiellement aux enchères », avance le jeune homme particulièrement bien élevé, qui maîtrise son image sans aucune excentricité artistique.

Car notre collectionneur est d’abord un financier. Titulaire d’une double licence d’économie et de droit, il travaille dans une compagnie de réassurance et s’est spécialisé dans les risques vie. Un domaine « très cartésien, qui fait appel aux mathématiques, à l’opposé de l’art qui ne répond à aucune logique ». Mais c’est « la conjonction de ces deux univers, finalement très complémentaires, qui me permet de trouver mon équilibre de vie ».

Ses parents ont financé ses études. Pour le reste, il ne doit rien à personne. Il reconnaît avoir « une valeur travail exemplaire », tout l’inverse d’un enfant gâté. Il a appris à arbitrer pour pouvoir constituer sa collection : pas de télévision chez lui, ni de voyage aux Maldives. Thomas Meerman déteste le mot « chance » qui induit forcément un aléa. Chez lui, tout s’explique.

L’héritage familial a-t-il compté pour parvenir à cet équilibre ? « Mon père est chef d’entreprise, sans fibre artistique particulière. J’ai un frère qui peint, mais dont le métier est d’être graphiste. » Et d’ajouter, songeur : « Ma grand-mère adorait les vieilleries, les objets de curiosité. J’ai grandi dans une famille qui aime le patrimoine culturel de la France et qui m’a beaucoup transmis. » Lorsque la maison de famille, située en Eure-et-Loir, a été vendue, en 2011, il récupère des toiles et quelques-uns des mille trésors de sa grand-mère, des objets de curiosité, de l’argenterie, des vieilles pierres, des livres. Chez les Meerman, on aime l’histoire de France. « Et l’art d’accumuler. Or, collectionner, c’est accumuler et (se) raconter une histoire », résume-t-il.

Plonger dans la collection de Thomas Meerman, c’est prendre le risque de se perdre dans le temps. Celui de ses œuvres qui couvrent les périodes du XVIe siècle jusqu’à nos jours ; celui du temps passé à chiner dans les brocantes, chez les galeristes ou dans les ventes aux enchères ; celui, enfin, de la constitution de sa collection, depuis l’âge de sa majorité. « A 19 ans, j’ai acheté ma première toile à un jeune artiste, Julien Sitruck, qui exposait à Rennes. Je l’ai, bien sûr, conservée. D’ailleurs, je n’ai jamais revendu aucune œuvre. » Il confie : « Je suis très matérialiste, pas au sens péjoratif, mais noble du terme. J’aime posséder. »

Une démarche loin de toute spéculation. Mais le jeune financier peut volontiers faire don de ses œuvres. Il vient d’ailleurs de léguer une toile de Charles Escott (1834-1902) au musée de Gaillac (Tarn) qui possède une collection d’une vingtaine de pastels de l’artiste. « Il leur manquait ce portrait que j’ai acheté aux enchères l’an dernier, dit-il en nous montrant la photo. La technique est intéressante, le drapé sur le costume abouti, le visage fin. »

La question de ce qui est collectionné se pose naturellement. « Réduire sa collection à un thème, comme les fleurs ou les portraits, ou à une période donnée, revient à s’enfermer. Or, je cherche avant toute chose la liberté. » Sa collection est référencée sur le site américain Collecteurs, sur lequel il publie ses acquisitions contemporaines à la façon d’un catalogue raisonné, de manière à les partager avec un public étranger.

Aucun trait commun entre les trois cents œuvres hétéroclites qu’il détient. L’essentiel est ailleurs, dans le travail de recherche en amont qui, pour Thomas Meerman, plus que le coup de foudre, va déterminer l’acte d’achat. « Internet et les réseaux sociaux sont du pain béni pour l’art. Lorsque vous achetez une œuvre du XVIIe siècle, vous ne pouvez plus rencontrer le peintre, mais vous pouvez faire des recherches et approcher son intimité. » Lui-même en fait la promotion sur son compte Instagram. « Vous me trouverez sous le nom Loulou de Laclais. Loulou est mon surnom depuis tout petit, et Laclais, le nom de la maison de famille. » Pourquoi un pseudo ? « Parce qu’en plus de mon travail dans la réassurance, je donne des cours à la fac. Cela me permet de garder l’anonymat vis-à-vis de mes élèves. »

Pour lui, Instagram a facilité la découverte de jeunes artistes contemporains, français ou étrangers. Il prend l’exemple d’une de ses toiles préférées, actuellement prêtée au musée Cérès Franco de Montolieu (cité des arts et du livre située à quelques kilomètres de Carcassonne), de l’artiste contemporaine Cecilia Granara. Agée d’une trentaine d’années, cette fille de diplomate, née en Arabie saoudite, a grandi en Italie et au Mexique avant de s’installer à Paris. « Elle a une richesse culturelle incroyable. Son travail est très féminin, très engagé », explique Thomas. Il l’a découverte à la Galerie Exo Exo, à Paris, il y a deux ans. Depuis, il a acquis une dizaine d’œuvres de cette artiste, « devenue tout simplement une amie ».

Nombre de galeries démarchent elles aussi des artistes sur Instagram. « Oui, l’art est élitiste. Beaucoup de gens n’osent pas rentrer dans les galeries, à tort », estime Thomas Meerman qui acquiert près de la moitié de ses œuvres auprès d’elles. « La démarche d’un bon galeriste, c’est d’expliquer le travail des artistes et de donner envie de les approcher, mais aussi de transmettre sa propre perception subjective », glisse-t-il. Et de nous confier quelques-unes de ses meilleures adresses (voir encadré).

Pour notre collectionneur, entre l’artiste et le propriétaire d’une œuvre, il doit y avoir « un lien privilégié, voire sacré ». Avec chacun des artistes contemporains qu’il collectionne, Thomas veut tisser une « relation exclusive » : comprendre la démarche artistique, son évolution par rapport à ses premières œuvres, visiter ses expositions en avant-première… Il nous montre un paysage d’Adrien Fricheteau qui a choisi d’investir « le plus noble des médias : la peinture à l’huile ». « J’adore cet artiste. J’ai acquis une dizaine d’œuvres de lui. »

Parmi ses créateurs contemporains préférés, figurent Pierre Soulages et Gérard Garouste. « J’aime la personnalité et l’œuvre de Garouste. Un artiste incroyable, un grand monsieur dont le potentiel de rayonnement à l’international est loin d’être épuisé. » Les deux hommes se sont rencontrés à la Galerie Templon, avant de sympathiser. Entre eux, une même générosité. Au début des années 1990, Gérard Garouste et son épouse créent l’association La Source pour soutenir des enfants en difficulté à travers l’accès à l’art et à la culture. Séduit par ce projet, Thomas a accepté d’être le trésorier de L’Association des amis de la Source. Une démarche généreuse en temps. En parallèle, notre jeune collectionneur soutient financièrement d’autres structures. Il a récemment acheté une œuvre d’Inès Longevial à l’association En Avant Toute, engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. La peintre, née en 1990 à Agen, réputée pour sa peinture figurative et ses portraits de femmes nues, mais aussi de flore mise en lumière par des jeux de couleurs et de formes floues, fait également partie des artistes préférés de Thomas Meerman.

L’œuvre la plus importante de sa collection ? Il réfléchit : « Une peinture de Nicolas de Largillierre (1656-1746), célèbre portraitiste royal exposé au Louvre, acquise il y a deux ans, lors d’une vente aux enchères, pour 15 000 euros ». Il s’agit du portrait présumé de la duchesse de Bourgogne. Une toile malheureusement mal restaurée dans les années 1950. Avec un trait d’humour, il détaille : « Voyez la bouche, très laide. Le nez a été repris. C’est absolument horrible. Avec l’habitude, on voit les détails. Le drapé de la robe est cependant magnifique ». Il s’extasie longuement sur cette partie infime du tableau. Son œil a appris à travailler « à force de regarder des toiles avec attention, de se plonger dans les catalogues d’exposition, de rencontrer des artistes et des galeristes… ».

Dans sa collection, peu d’œuvres d’artistes étrangers. « J’apprécie beaucoup des gens comme le canadien Kris Knight, connu pour ses portraits à la fois clairs et sombres, ou encore l’américaine Jesse Mockrin, pour ses peintures figuratives, ou encore la canadienne Chloe Wise, aussi réputée pour ses peintures à l’huile que ses dessins ou ses sculptures. Mais, c’est vrai, je suis profondément attaché à la France et aux artistes français. »

Avec en toile de fond, un objectif ultime : promouvoir les artistes. « Les aider à traverser le temps. » Thomas Meerman n’a pas encore fondé de famille. « Le jour où j’aurai des enfants, s’ils n’aiment pas l’art, je ferai don de ma collection à un musée pour être certain qu’elle demeure un patrimoine culturel. » Il pointe du doigt, à cette occasion, la baisse des dotations dans les musées et la nécessité de soutenir les institutions publiques comme privées qui multiplient les appels aux dons. Il prend en comparaison la santé insolente du marché de l’art outre-Atlantique. « Les Américains ont une perception de l’art très différente de celle des Français ; ils n’ont pas de problème de fonds de dotation, car le mécénat y est très développé. » Il cite ainsi en exemple le cas de deux étudiants. L’un, Américain, sortant d’Harvard qui a « l’obligation morale de soutenir financièrement l’université » ; l’autre, Français, à qui il ne viendrait même pas l’idée de faire un don à sa fac. Et insiste sur la valeur de l’argent aux Etats-Unis : « si vous avez un Picasso, en France, on s’intéressera à la toile ; aux Etats-Unis, on vous en demandera d’abord son prix ». Nicolas Meerman ou l’art d’être Français.