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Collection : de l’Art nouveau à l’âme belge

Simplicité, épure, créativité, intemporalité : l’Art nouveau belge est d’une richesse remarquable que mettent en lumière les chaises, tables, selettes, vases… collectionnés par Jonathan Mangelinckx. Il œuvre avec ferveur pour leur reconnaissance, et à travers eux, pour celle du patrimoine national.

Jonathan Mangelinckx avec sa chaisothèque.

« Prenez ce siège de Victor Horta, vous y serez confortablement installé ! » Rencontré à son domicile de Boitsfort, l’une des communes les plus prospères de Bruxelles, Jonathan Mangelinckx ne lance pas une simple invitation à s’assoir mais un cri du cœur. Le jeune collectionneur, qui vient d’emménager dans une maison typique bruxelloise transformée en loft contemporain, présente en privé sa « chaisothèque » dans laquelle sont minutieusement rangés chaque meuble. « C’est un fauteuil en bois de frêne d’Amérique qui faisait partie du mobilier de l’hôtel Aubecq, conçu par Victor Horta et dont certains meubles sont exposés à Paris, au Musée d’Orsay », explique-t-il, tout en reconnaissant que « l’Art nouveau Belge n’est pas encore assez reconnu », notamment à l’international. « C’est un art un peu confidentiel, car il n’y a pas de réseau comme pour l’Art nouveau français avec l’école de Nancy. Très peu de pièces s’échangent, mais ici tout le monde considère qu’il y a un engouement certain. »

Dans la « chaisothèque », des dizaines de sièges diversifiés aux lignes sinueuses, épurées, géométriques ou en coup de fouet, propres à Victor Horta, quelques céramiques, une lampe à gaz provenant d’un départ d’escalier en fer forgé… Dans une vitrine fermée, de magnifiques vases sculptés en cristal de Val Saint Lambert. Au centre de la pièce une paire de chenets. «Nous sommes en présence d’une pièce unique, intemporelle et universelle. Ces chenets auraient pu dater de la Préhistoire ou être contemporains. En réalité, ils ont été réalisés par Paul Hankar en 1897 pour l’hôtel Veuve Clamberlani », décrypte Jonathan Mangelinckx. Soupir de satisfaction : « c’est la première pièce de ma collection, celle qui m’a ouvert les yeux sur l’Art nouveau belge. J’avais 18 ans et je l’ai achetée chez un antiquaire du Sablon qui n’en connaissait pas l’origine. Cela vaut aujourd’hui entre 150 et 200 000 euros ! ».

Si certains savent plus que d’autres flairer les bonnes affaires, c’est parce qu’ils ont reçu l’éducation adéquate. Né dans une famille bruxelloise, Jonathan naît d’un père collectionneur d’art ancien, spécialiste des dessins du 14e au 18è siècle, des meubles et de la peinture Art déco et baroque…. « J’ai grandi dans une ambiance rococo. J’accompagnais mon père dans des foires, à des déballages, chez des marchands. » A 13 ans, il tombe sous le charme d’un fauteuil du créateur viennois Josef Hoffmann. C’est le « déclic » pour l’Art nouveau. Pendant l’adolescence, il s’intéresse à l’art autrichien et allemand, avant de se spécialiser sur le mouvement artistique qui a accompagné la « bruxellisation » du patrimoine urbain dès la fin du 19e siècle. C’est l’invention de nouvelles formes architecturales, mais aussi de meubles et d’ornements.

Parmi les architectes les plus réputés, Paul Hankar construit sa propre maison en 1893, considérée comme le premier bâtiment Art nouveau de Bruxelles, tandis que Victor Horta bâtit la même année l’hôtel Tassel. Les deux hommes, qui se sont liés d’amitié à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles avant de devenir compétiteurs, rejoints par d’autres architectes comme Paul Hamesse, Léon Sneyers, Houbion, multiplieront les constructions de maisons individuelles et de boutiques à travers Bruxelles et la Belgique.

Difficile de lister l’ensemble de l’héritage urbain quand on sait que la capitale belge compte encore plus de cinq cents bâtiments de style Art nouveau. Parmi eux, l’ancienne chemiserie Niguet, situé rue Royale, à deux pas du parc de Bruxelles, avec ses magnifiques dessins d’art floral ; le magasin Marjolaine, à proximité de la Grand-Place, réputé pour sa devanture en bois et son superbe vitrail floral ; la pharmacie du Bon Secours à l’architecture géométrique, ou encore la taverne Falstaff, en face du Palais de la Bourse, aux décorations flamboyantes. Sans compter les bâtiments construits en dehors de la capitale belge. Par exemple, à Liège, l’œuvre de Gustave Serrurier-Bovy, autre figure de l’Art nouveau, qui a édifié sa propre maison, la Villa l’Aube, inscrite au Patrimoine exceptionnel de Wallonie.

Autant de lieux qui ont inspiré la collection de Jonathan Mangelinckx. « On peut citer aussi le restaurant De Ultieme Hallucinatie qui a conservé intégralement le décor d’époque de l’hôtel Cohn-Donnay. Je lui achèterais volontiers un de ses lustres typiques de l’Art nouveau, mais malheureusement le gérant ne veut rien céder. » Dans ce restaurant huppé de la capitale, même les banquettes, dessinées par Henri Van de Velde, autre grand nom de l’époque, constituent un symbole de l’Art nouveau. D’autres bâtiments ont malheureusement été détruits, parmi lesquels la fameuse Maison du Peuple, bâtie par Victor Horta pour le Parti ouvrier belge, ornée de verre et d’acier, inaugurée en présence de Jean Jaurès, qui fut démolie en 1965 pour faire place à une tour de bureaux de 26 étages. 

 « La connaissance parfaite de ces bâtiments, de l’architecture aux ornements, m’a appris à repérer les meubles qu’ils abritaient et que je collectionne », poursuit Jonathan Mangelinckx. En vingt ans, il a acquis environ trois cents pièces émanant d’une trentaine d’artistes belges. « On me demande régulièrement si je suis vendeur, notamment de pièces de Paul Hankar. Mais je ne revends rien. Je suis toujours dans une optique d’enrichissement de ma collection », dit-t-il d’un ton définitif.

Au moment de l’analyse de sa collection, la question des chaises se pose, appelant une réponse presque philosophique. « J’aime les chaises car elles sont à l’image des poignées de portes, primordiales, indispensables dans une maison. Et elles permettent de laisser libre cours à l’inspiration de l’artiste en mêlant différentes formes et différents éléments. » Parmi les pièces emblématiques de Paul Hankar, des chaises en bois de chêne et d’acajou, cuir et cuivre. A leurs côtés, des chaises de Victor Horta, en bois d’acajou et faux cuir de crocodile, provenant du château de Solvay, un fauteuil en bois de Sycomore issu de l’hôtel Aubecq… « Mais je trouve certains objets de ces deux artistes aussi intéressants que les chaises, comme cette selette en acajou ou ce bougeoir et porte-allumette en cuivre », confie le jeune homme. Il ouvre des tiroirs et en sort une série de cartes postales aux couleurs flamboyantes de l’artiste anversois Gisbert Combaz, représentant dans un style Art déco les éléments de la terre, l’eau, le feu,… ainsi qu’une affiche du dessinateur réalisée pour le salon de La Libre Esthétique, fondé par des artistes avant-gardiste en 1893.

Désormais collectionneur à 100 % de son temps, Jonathan Mangelinckx réalise aussi un travail d’éditeur pour lequel il s’appuie sur les recherches scientifiques. « Avec mon ami Borys Delobbe, nous avons rencontré les plus grands spécialistes de l’Art nouveau et nous leur avons demandé de partager le fruit de leurs travaux. » Un constat en est ressorti : si la peinture a fait l’objet d’une multitude de travaux, les objets d’ameublement et décoratifs ont été globalement délaissés. Les ouvrages publiés sur l’Art nouveau ont également été passés au crible. « Au final, un consensus s’est dégagé pour promouvoir davantage les artistes, pour les rendre accessibles à de nouveaux publics en Belgique », résume notre collectionneur. En 2019, avec le soutien du musée Horta situé sur la commune de Saint Gilles, en région bruxelloise, il décide de publier le Tome 1 de l’Art nouveau belge « Vers l’idéal », qui met en lumière non seulement Victor Horta mais également les artistes Paul Dubois, Fernand Dubois, Léon Ledru et Georges Hobé. Fort de son succès, il se lance deux ans plus tard dans le Tome 2 consacré cette fois à Paul Hankar, Adolphe Crespin, Paul Hamesse, Léon Sneyers et Henri Jacobs. Deux albums qui subliment l’Art nouveau belge. Un troisième volume est en préparation. « Collectionner implique, à mes yeux des responsabilités. Y compris celle de partager les découvertes que j’ai faites avec les spécialistes des artistes à l’origine des pièces que je possède. » A l’occasion de la Brafa, l’une des premières foires annuelles d’art contemporain d’Europe, qui se tiendra à Bruxelles du 29 janvier au 5 février 2023, Jonathan Mangelinckx prêtera plusieurs œuvres de sa collection. Signe qu’il n’échappe pas à son devoir de défenseur et promoteur, peut-être malgré lui, du patrimoine belge.

2023, année de l’Art nouveau

Cent trente ans après l’inauguration de l’hôtel Tassel de Victor Horta, la région bruxelloise a décidé de consacrer l’année 2023 à l’Art nouveau en proposant au public un pass permettant de visiter les lieux emblématiques du patrimoine architectural de la capitale. L’« Art nouveau pass » donne droit de visiter à un tarif préférentiel, soit 19 euros et 29 euros, trois lieux considérés comme des joyaux architecturaux, parmi lesquels la Maison Autrique, la Maison Cauchie, le Musée Horta, l’Hôtel Solvay, le MIM (Musée des instruments de musique), le Centre belge de la bande dessinée et le Magasin de joaillerie Wolfers Frères, recréé au Musée Art & Histoire. Autre événement clé : la foire de la Brafa, qui ouvrira ses portes le 29 janvier à Bruxelles, consacrée elle aussi à l’Art nouveau. La Fondation Roi Baudouin, ainsi que plusieurs galeristes et Jonathan Mangelinckx, y présenteront des pièces exceptionnelles de l’époque. Deux conférences seront également organisées sur ce thème par les Musées Royaux d’Art et d’Histoire et le Musée Horta.