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« Pourquoi la régularisation du secteur des cryptoactifs n’est pas la solution »

Par Reda Aboutika, chef analyste chez XTB France.

Les monnaies dites fiduciaires dépendent d’un organisme central : une banque centrale. Les banques centrales disposent de différents leviers afin lutter contre l’inflation, comme la hausse de leurs taux directeurs. Cependant, il convient de noter que l’inflation trouve très souvent son origine dans des politiques monétaires expansionnistes, entraînant in fine une fonte de l’épargne des particuliers. Cet organisme central a donc le pouvoir décisionnel sur l’offre monétaire, et se garde le droit de dévier de sa trajectoire s’il estime que cela est nécessaire. Comment s’assurer que ce pouvoir décisionnel soit exercé à bon escient ?  Ce n’est malheureusement pas possible et nous devons faire confiance à ces organismes, une confiance imposée.

Les limites de la centralisation sont d’autant plus probantes à plus petite échelle, comme l’ont montré les géants de la technologie blockchain par leur utilisation de nos données personnelles. Lorsqu’une dérive, quelle qu’elle soit, est dévoilée au grand jour, la mise en place de nouvelles règles est nécessaire. C’est ainsi qu’est né le Règlement général sur la protection des données (« RGPD »), nous octroyant le droit à l’oubli, le droit d’accès, à la modification ou encore le droit à la portabilité des données.

Un autre secteur, plus mature et plus représentatif de la centralisation illustre parfaitement les risques de cette dernière : le secteur bancaire. Par ailleurs, ce secteur est fortement exposé au risque systémique, et n’a de cesse de nous rappeler que le « too big to fail » n’est qu’illusion. La réglementation de ce secteur s’est faite au gré des faillites, et ce depuis 1974, avec la création du Comité de Bâle, dans le sillage de la disparition de la banque allemande Herstatt, source d’une grave crise sur le marché des changes.

Dans les années 80, la crise des pays émergents et les défaillances d’emprunteurs aux Etats-Unis a donné naissance au ratio de Cooke, un ratio de solvabilité bancaire, recommandé par le Comité de Bâle dans le cadre de ses premières recommandations.

En 1995, la faillite de la banque Barings à la suite de manipulations frauduleuses d’un de ses employés, trader à Singapour, dont les pertes cumulées représentaient le double du capital de la banque, ont mis en avant le risque opérationnel. Ce scandale est à l’origine de l’amendement pour les risques de marché. Et pourtant, le risque opérationnel n’a pas disparu pour autant, et la palme d’or est attribuée à la Société Générale, avec pas moins de 7,3 milliards de dollars de pertes opérationnelles en 2008, un record.

L’année 2004 aura été marquée par Bâle 2, en réponse à la faillite de LTCM, le hedge fund fondé par le légendaire John Meriwether, ancien directeur du département fixed income de Salomon Brother, accompagné de deux pointures de la théorie financière, Myron Scholes et Robert Merton, deux prix Nobel récompensés pour le célèbre modèle Black & Scholes.

La dernière évolution de Bâle a vu le jour en 2010, au lendemain de la crise des subprimes et de la chute de Lehman Brothers. Cette crise financière sans précédent qui a sévi entre 2007 et 2008 est ce qui relie le monde bancaire aux cryptomonnaies, étant donné que le bitcoin a été créé en réaction à cette crise financière, avec pour but de contourner les institutions financières, en utilisant un système de registre décentralisé, la blockchain.

Comme nous pouvons le voir, le marché des cryptomonnaies présente certaines similitudes avec le secteur bancaire. Les crises qui frappent ce marché pénalisent en premier lieu les particuliers, mais les leçons qui en sont tirées permettent de le rendre plus robuste en orientant les régulateurs. Ainsi, l’un des prochains catalyseurs haussiers pour le marché des cryptomonnaies pourrait naître sur le Vieux continent, avec le règlement MiCA qui devrait commencer à encadrer le marché des cryptomonnaies européen au cours de l’année 2024. Un cadre réglementaire qui devrait faciliter l’investissement des institutionnels.

Force est de constater que le marché des cryptomonnaies ne fait pas exception, et que les dangers de la centralisation restent présents du fait des agissements des organismes centralisés qui opèrent dans ce secteur.

Quoiqu’il en soit, dans le monde de l’investissement, il n’y a pas de rémunération sans prise de risques. Quel que soit le cadre réglementaire mis en place, aucun marché n’est à l’abri des chocs majeurs, comme l’ont appris Meriwether, Merton et Scholes, lorsque la Russie s’est trouvée dans l’impossibilité d’honorer sa dette en 1998, entraînant la chute de LTCM, avec une perte de 5 milliards de dollars. Un scénario qui n’a pas été intégré au modèle mis en place par les deux prix Nobel associés au projet.