Christine Lebreton : « Le secteur de la santé est immunisé contre la crise à venir quelle que soit sa vigueur »

Le secteur de la santé s’est retrouvé au centre des attentions au plus fort de la crise sanitaire. Depuis le début de l’été, les marchés ont procédé à des arbitrages. L’occasion de faire le point avec Christine Lebreton, gérante du fonds Tocqueville Silver Age ISR chez Tocqueville Finance, sur les effets de la crise sanitaire sur le secteur.

Pour Christine Lebreton, gérante du fonds Tocqueville Silver Age ISR chez Tocqueville Finance, les grandes tendances qui soutiennent le secteur à long terme restent intactes.

Les valeurs santé ont été plébiscitées par les investisseurs au début de la crise sanitaire. Comment le secteur se comporte-t-il aujourd’hui ?

Christine Lebreton : Le secteur de la santé a connu deux phases en Bourse. Au premier semestre, il occupait la deuxième place en termes de performance derrière le secteur technologique, et avait largement surperformé l’indice Stoxx600.

Depuis la fin du mois de juin, il arrive à l’avant-dernière place des secteurs. La rotation sectorielle qui s’est mise en place a joué en sa défaveur, comme le regain d’appétit pour les titres « value » aux dépens des valeurs de croissance.

A l’intérieur même du secteur, une rotation a eu lieu. Les titres qui avaient bondi au premier semestre ont fait l’objet de prises de bénéfices et se sont repliées. En attestent les parcours des valeurs liées au diagnostic, très recherchées en plein cœur de la pandémie : BioMérieux a ainsi perdu 4% depuis le 30 juin, et Diasorin, son concurrent italien, 15%.

A contrario, le phénomène inverse s’est produit pour les sociétés impliquées dans les chirurgies ou les soins électifs. Ces interventions médicales non urgentes (comme la pose d’une prothèse de hanche, d’un implant dentaire, …) avaient été repoussées au printemps pour laisser la place aux malades du Covid-19. La société suédoise Elekta spécialisée dans les équipements médicaux participant au traitement du cancer avait perdu 22% sur la première moitié de l’année, elle a regagné 29% depuis (aidée également par l’annonce de l’acquisition de Varian par Siemens Healthineers). On peut également citer Carl Zeiss (+ 11%), Smith&Nephew (+ 5%) ou encore Straumann (+ 8%).

L’espoir d’un vaccin a aussi favorisé ces valeurs.

Et qu’en est-il des grands laboratoires ?

Christine Lebreton : Les laboratoires ont peu souffert en début d’année, et des titres comme Novo Nordisk, Roche ou AstraZeneca évoluaient en territoire positif en plein marasme des marchés (respectivement +12%, +9% et +5% au 1er semestre). Ils affichent désormais une légère baisse de 3% depuis le 30 juin (ce qui a ramené leur performance depuis le début de l’année à + 8% pour Novo Nordisk, + 6% pour Roche et + 6% pour AstraZeneca).

Les élections présidentielles aux Etats-Unis qui doivent avoir lieu au mois de novembre constituent un facteur de volatilité à court terme. Pour les marchés, les démocrates apparaissent plus comme un risque que comme une opportunité. Et notamment pour le secteur de la santé.

Leur programme préconise une plus grande régulation du système de santé, un meilleur contrôle des prix des médicaments, et un plus grand accès aux soins publics.

La campagne pourrait peser sur les titres.

En dehors de cette crainte, la dynamique reste intacte pour les grands laboratoires. La course au vaccin pour laquelle ils distillent des informations au fur et à mesure de leurs progrès a une influence sur l’évolution des cours.

Les marchés se montrent très attentifs aux effets d’annonce. L’action Abbott a flambé (+ 8%) quand le groupe pharmaceutique américain a annoncé la commercialisation d’un test de dépistage du Covid peu cher et rapide, tandis que les titres de BioMérieux (- 13%) et Diasorin (- 9%) ont dans le même temps chuté. Les marchés sont l’objet de courants contradictoires.

Mais sur le long terme, les critères d’évaluation des grands laboratoires n’ont pas changé : l’attention est toujours portée sur les brevets qui arrivent à échéance, le pipeline de nouvelles molécules, etc.

D’une manière générale, quel effet aura eu cette crise sur le secteur ?

Christine Lebreton : La grande leçon à retenir de cette crise est l’importance du diagnostic. Les autorités sanitaires en ont bien pris conscience.

Or la plupart des pays souffrent d’un manque de capacité en la matière.

Le momentum pour BioMérieux, qui a accéléré dans le développement de la biologie moléculaire va se maintenir dans la durée. Tous les équipements installés engendreront du chiffre d’affaires dans les années à venir.

L’autre fait important réside dans la volonté des laboratoires de relocaliser une partie de leur production. Sanofi a ainsi annoncé le rapatriement de la production du Doliprane en France.

Certains investisseurs institutionnels se montrent attentifs à cette question de la souveraineté, et privilégient les acteurs qui développent des emplois en France. Cette orientation s’inscrit plus largement dans la dynamique d’investissement qui entoure les critères ESG.

Il faut noter que la course au vaccin n’empêche pas que la rigueur en vigueur dans le secteur reste de mise. Certes, pour aller plus vite, les laboratoires ont réservé des unités de production grâce aux précommandes des Etats, mais le secteur de la santé est très réglementé, et le futur vaccin suivra toutes les étapes réglementaires avant son autorisation de commercialisation.

Quelles sont les grandes tendances à plus long terme qui soutiennent les valeurs santé ?

Christine Lebreton : Le secteur de la santé est toujours fortement présent dans les portefeuilles des investisseurs. Nous venons de connaître un super cycle pour les valeurs de croissance, par rapport aux titres « value », avec des différences de performance considérables.

Plusieurs forces s’opposent aujourd’hui sur les marchés.

Les grandes tendances qui soutiennent le secteur à long terme, – la démographie, l’accroissement des dépenses de santé des pays émergents, le développement des maladies chroniques liées au mode de vie dans les pays occidentaux et enfin, l’existence de besoins médicaux non satisfaits -, restent intactes.

Le secteur est aussi immunisé contre la crise à venir quelle que soit sa vigueur. Il peut se prévaloir d’une visibilité en termes de croissance forte, et inégalée. JPMorgan table sur une croissance moyenne des résultats des majors pharmaceutiques de 7% entre 2021 et 2024, et Merrill Lynch de 8,5% sur les cinq prochaines années. Des perspectives que les niveaux de valorisation actuels ne reflètent pas.

Si je suis confiante dans les perspectives d’évolution des valeurs santé à cinq ans, il est en revanche difficile d’établir, au regard des nombreuses inconnues quant à l’arbitrage des marchés, une prévision à court terme.

Sur le même thème

bourse marchés financiers

Réactions et commentaires

Sur la même thématique