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Laurent Martinez, directeur financier d’Alstom : « Le ferroviaire a un rôle moteur à jouer dans la relance »

Laurent Martinez, directeur financier du groupe Alstom, détaille les ambitions du groupe. Le responsable dit avoir « pleinement confiance » dans la capacité du groupe à « renouer avec une forte dynamique commerciale ».

Laurent Martinez, directeur général d'Alstom, détaille les ambitions du groupe
Laurent Martinez, directeur général d’Alstom

Quel regard portez-vous sur le premier semestre d’Alstom ?

Laurent Martinez : Tout d’abord, Alstom est en pleine forme et nos derniers résultats du premier semestre et les perspectives que nous avons données pour l’année 2020-2021 l’ont démontré.

En effet, le 1er semestre de l’exercice 2020/21 a été, sans surprise, marqué par la crise liée à la Covid-19, qui a impacté le premier trimestre avec la fermeture de certaines de nos usines et induit un décalage de notre activité commerciale vers le 2e semestre. Néanmoins nous avons observé dès juin un retour rapide à la normale. Alstom a ainsi enregistré un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros, en baisse organique limitée de 13%, soutenu par une reprise soutenue de nos activités au 2e trimestre. Notre marge d’exploitation ajustée a atteint 7,5%, à comparer à 7,7% sur la même période en 2019, notamment poussée par une proportion plus forte des activités de Services et de Signalisation dans notre mix et notre marge brute, et notre résultat net des activités poursuivies s’est élevé à 161 millions d’euros. Cette performance démontre la grande résilience de notre groupe. Nous abordons avec confiance et sérénité la dernière partie de l’année.

Dans quelles mesures le groupe a-t-il été pénalisé par la crise sanitaire ?

Laurent Martinez : Comme indiqué, le principal impact a été sur notre capacité à produire dans nos usines au printemps 2020. La baisse de la fréquence de trains a également impacté le chiffre d’affaires de notre activité maintenance qui est partiellement indexée sur le kilométrage. Enfin, il y a eu un décalage des commandes, mais plutôt administratif, car le marché du rail est porteur. Cet impact a été limité grâce la rapide adaptation de notre Groupe dès les prémices de la pandémie. Nous avons en effet mis en place des mesures efficaces d’ordre sanitaire pour garantir la protection de la santé et la sécurité de l’ensemble de nos collaborateurs, partenaires et clients, d’ordre opérationnel pour assurer une continuité de nos activités d’ingénierie, et d’ordre financier, pour atténuer les coûts et éventuels risques de liquidités. En outre, le télétravail massif a été mis en place dans l’ensemble du Groupe, avec un pic de 24 000 travailleurs à distance au cours de la « première vague ». Le Groupe à maintenant adopté une politique renforcée en termes de travail à distance. Cela nous permet notamment d’appréhender cette « deuxième vague » avec davantage de confiance, d’autant plus que cette fois ci, nos usines ne ferment pas.

La dynamique commerciale a marqué le pas au premier semestre. Faut-il s’en inquiéter et des annulations de commandes sont-elles à craindre ?

Laurent Martinez : Absolument pas ! Nous avons pleinement confiance dans notre capacité à renouer avec une forte dynamique commerciale. En effet, les annonces de soutien en faveur du rail de la part des gouvernements partout dans le monde montrent que le train est le moyen de transport privilégié pour assurer la transition vers la mobilité durable. Cette prise de conscience est d’autant plus forte dans un monde post-Covid. En outre, nous avons devant nous un pipeline d’opportunités commerciales fort que ce soit en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi en Asie. À titre illustratif, nous avons d’ores et déjà pour le 2e semestre enregistré plus d’1 milliard d’euros de commandes (métro d’Athènes, de la ligne 3 du métro de Toulouse, de Bucarest, trams de Casablanca et de Cologne). Nous avons également enregistré une commande pour six trains à hydrogène en Italie, matérialisant la dynamique croissante pour cette technologie que nous voyons sur le marché (pour rappel, nous sommes les seuls à date à avoir des trains à hydrogène en circulation). Enfin, notre carnet de commandes demeure robuste à fin septembre à 40 milliards d’euros et nous confère une bonne visibilité sur les ventes futures. D’autant plus qu’il n’y a aucune annulation de commandes, comme cela a d’ailleurs été le cas depuis des années dans le ferroviaire, malgré les crises, contrairement à l’aviation où c’est plus fréquent.

Quel est le calendrier du rachat de la branche ferroviaire de Bombardier et les atouts du nouveau groupe pour rivaliser avec le chinois CRRC ?

Laurent Martinez : Le succès de notre augmentation de capital constitue une des dernières étapes en vue de finaliser l’acquisition de Bombardier Transport, qui nous permettra de créer le nouvel Alstom, un leader mondial de la mobilité durable avec 75 000 collaborateurs dans 70 pays. Bombardier Transport est une très belle société, avec laquelle nous avons un ADN commun, mais aussi de grandes complémentarités tant sur les produits et les technologies, que les savoir-faire ou positions géographiques. Ensemble, nous avons toutes les clés en mains pour servir un projet simple et ambitieux à la fois : développer une mobilité pour demain sans carbone, sûre, confortable et compétitive. Nous avons également obtenu les dernières autorisations légales afin de finaliser l’opération en Chine et Afrique du Sud. Nous sommes maintenant dans la dernière ligne droite de cette opération avec une clôture attendue pour le 29 janvier 2021.

Qu’attendez-vous en termes de synergies et d’effets sur le bénéfice net par action ?

Laurent Martinez : Cette opération sera fortement créatrice de valeur à moyen terme. Nous anticipons une relution sur le bénéfice net par action (BNPA) de plus de 10% dès l’année 2 post-réalisation, ainsi que des synergies de 400 millions d’euros par année pleine après 4 à 5 ans. Nous sommes enfin parfaitement convaincus de notre capacité à rétablir le potentiel opérationnel et commercial de Bombardier Transport, et à, ainsi, redresser ses marges en ligne avec les standards du secteur à moyen terme.

En outre cette opération mettra en exergue de fortes complémentarités entre les activités d’Alstom et de Bombardier Transport. En effet, sur les aspects géographiques, Bombardier Transport est présent notamment au Mexique, permettant de complémenter notre empreinte industrielle en Amérique du Nord, mais également en Angleterre, en Allemagne, en Europe de l’Est et en Chine. Forte complémentarité également dans nos activités de Signalisation, représentant un point d’entrée sur les marchés allemand, polonais et scandinave dans le domaine des grandes lignes, mais aussi des marchés plus locaux comme la Thaïlande ou Istanbul. Enfin, cette opération nous fera bénéficier de la plus grande base installée de véhicules au monde, pour un total combiné de 150 000 véhicules, générant une forte valeur ajoutée pour nos activités de Services.

Êtes-vous satisfait du déroulement de l’augmentation de capital ?

Laurent Martinez : Comment ne pas l’être ? Le succès de notre augmentation de capital, sursouscrite à 171,4%, est incontestable et constitue une nouvelle preuve que le marché plébiscite cette opération. Autre signe que le marché croit en Alstom : un cours de bourse en hausse de 20% depuis 1 mois. Il me semble important de rappeler qu’il s’agissait de la plus grande opération liée à une acquisition sur le marché français depuis 2016 ! Je saisis cette opportunité pour remercier l’ensemble de nos actionnaires, individuels comme institutionnels, pour leur soutien renouvelé et leur confiance dans la capacité d’Alstom à mener à bien ce magnifique projet d’avenir.Nous sommes convaincus que c’est un projet qui est enthousiasmant pour tous, puisqu’il permettra d’accélérer la feuille de route d’Alstom, et de proposer à nos clients, nos utilisateurs du rail une mobilité décarbonée, sûre et compétitive.

Comment devenir le leader mondial de la mobilité verte et intelligente ?

Laurent Martinez : En investissant avant tout dans l’humain et l’innovation pour développer des solutions de mobilité novatrices, en phase avec les besoins de nos clients et des sociétés. L’acquisition de Bombardier Transport répond à ces critères car nous avons une culture d’entreprise très proche et nos équipes sont habituées à travailler ensemble sur de grands projets, comme le RER Nouvelle Génération actuellement. Notre capacité d’innovation sera également sans précédent, servie par un effort en R&D continue et 15 000 ingénieurs. Ces investissements sont au service d’une vision pour Alstom, mais aussi pour notre filière en général. Notre conviction est que le ferroviaire a un rôle majeur à jouer dans la relance. Un rôle économique, créateur d’emplois. Un rôle social et environnemental, au cœur du verdissement de nos économies. Mais aussi un rôle porteur d’innovation, qui positionnera la France comme le champion de l’hydrogène décarboné, technologie sur laquelle nous sommes pionniers.

Quel va être le bilan du groupe après le rachat de la branche ferroviaire de Bombardier ? Aura-t-il les moyens de saisir d’autres opportunités de croissance externe ou l’idée est-elle de se concentrer sur l’intégration de Bombardier ?

Laurent Martinez : Tout d’abord, nous avons construit un financement de l’acquisition de Bombardier Transport, optimisé et intégralement souscrit, qui nous a permis de sécuriser pleinement la transaction tout en préservant notre structure financière solide et notre notation de crédit de grande qualité Baa2. Il s’agit d’un élément essentiel au vu de la taille de notre carnet de commande, qui s’élèvera à plus de 70 milliards une fois l’opération clôturée et des grands projets que nous menons pouvant s’étaler sur plus de 30 ans pour accélérer la transformation de nos systèmes ferroviaires. A fin septembre, nous disposions de 4 milliards d’euros de liquidités et de lignes de crédit disponibles. Notre structure financière est et restera saine et solide. En parallèle de l’intégration de Bombardier Transport qui sera au cœur de nos priorités en 2021, nous continuerons donc à mener une politique d’investissements et des opérations de croissance externe disciplinée et de taille contenue, qui nous permettront d’accélérer la mise en œuvre de notre feuille de route stratégique.

Quelles sont les perspectives du groupe pour cette année ? A plus long terme ?

Laurent Martinez : Au regard de la forte reprise de notre production au 2e trimestre, de notre potentiel commercial soutenu et des perspectives positives à moyen terme du marché ferroviaire, nous confirmons nos perspectives solides pour Alstom seul pour les exercices 2020/21 et 2022/23. Cette année, hors impact significatif de la seconde vague de la Covid-19, nous ciblons un ratio commandes sur chiffre d’affaires supérieur à 1, un chiffre d’affaires compris entre 7,6 et 7,9 milliards d’euros, une marge d’exploitation ajustée dans la fourchette de 7,7%-8%, ainsi qu’une génération de cash-flow libre neutre ou positive. À moyen terme, nous anticipons une marge d’exploitation ajustée à 9% et une conversion du résultat net en cash-flow libre supérieure à 80%. Nous sommes confiants dans notre capacité à surmonter la crise et à continuer à créer de la valeur pour l’ensemble de nos parties prenantes.

Concernant les perspectives financières pour le groupe combiné, nous reviendrons vers le marché courant 2021, permettant de se focaliser premièrement sur l’intégration et la prise en main au jour 1 de Bombardier Transport.

La politique de distribution d’Alstom va-t-elle changer avec le rachat de la branche ferroviaire de Bombardier ?

Laurent Martinez : À l’occasion de la présentation de notre plan stratégique Alstom in Motion en 2019, nous avions annoncé notre ambition d’introduire une politique de dividende fondée sur un taux de distribution du résultat net entre 25% et 35%. Le contexte de crise sanitaire en 2020 nous a conduit exceptionnellement, dans un souci de responsabilité collective et de respect vis-à-vis de l’ensemble de nos parties prenantes, à ne pas proposer de distribution de dividende à l’Assemblée Générale au titre de l’exercice 2019/20.  

Pour ce qui est de la politique de dividende combiné, là encore nous reviendrons vers le marché avec des éléments concrets courant 2021