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« La crise sanitaire a accentué les besoins en matière de sécurité d’approvisionnement et d’hygiène de nos clients »

Entretien avec Xavier Martiré, Président du Directoire d’Elis.

Xavier Martiré, président du Directoire d’Elis

Dans un environnement toujours compliqué, Elis a enregistré de solides résultats l’an dernier. Xavier Martiré, le Président du Directoire de ce groupe spécialisé dans les prestations de location-entretien de linges, nous explique comment il aborde l’exercice en cours, quelles seront les conséquences de l’envolée des prix du gaz sur ses résultats, et sa stratégie d’acquisitions.

Quelles grandes lignes retenez-vous de vos résultats annuels ?

Xavier Martiré : Nous avons réalisé l’an dernier une belle performance avec tous les indicateurs financiers dans le vert. La croissance organique a atteint 7,4%, et notre chiffre d’affaires est revenu au-dessus du seuil des 3 milliards d’euros, porté par les efforts structurels menés sur les marchés les moins cycliques (santé, industrie, …). La crise sanitaire a accentué les besoins en matière de sécurité d’approvisionnement, de traçabilité et d’hygiène de nos clients. Ce qui renforce le profil de croissance du groupe. Un exemple. Notre offre de vêtements professionnels a été sollicitée par les groupes industriels pour tous les services que nous leur apportons, de la sélection du linge au nettoyage en passant par les réparations, nous conduisant à accroitre nos investissements dans le textile.

Elis est au cœur de l’économie circulaire, et des préoccupations des clients qui privilégient aujourd’hui l’usage à la possession. Les problématiques RSE deviennent importantes pour eux. Nos solutions permettent de réduire les émissions indirectes de CO2, de l’ordre de 37%. Il s’agit d’un moteur de croissance pour demain. L’économie circulaire constitue un élément de réponse pour la lutte contre le réchauffement climatique.

Autre moteur de notre croissance, notre mix géographique s’améliore, sachant que nous ne réalisons plus que 30% de nos ventes en France. Les nouveaux pays où nous opérons ont un niveau d’externalisation plus faible que les pays matures, ce qui booste notre croissance organique en leur proposant de nouveaux services.

Enfin, nos performances reflètent aussi le début du rebond du secteur de la restauration et de l’hôtellerie dont l’activité s’est avérée meilleure qu’en 2020. Les premiers progrès se sont manifestés cet été pour l’hôtellerie de tourisme, alors que l’hôtellerie d’affaires a repris cet automne.

Et sur le plan opérationnel ?

X. M. : Notre niveau de performance opérationnelle, avec une marge brute d’exploitation de 34,5% en progrès de 1 point par rapport à 2019, reflète deux facteurs : notre travail sur l’optimisation des organisations, qui nous a permis de réduire nos coûts structurels et de réaliser des économies pérennes, et notre capacité d’adaptation et de réactivité, l’intégralité de nos coûts variables étant alignée sur l’évolution de l’activité.

Enfin, notre flux net de liquidités, à 228,1 millions d’euros, a atteint un niveau historique. Il nous a permis de réduire de 135 millions notre endettement ramenant notre effet de levier (Ndlr : rapport de la dette nette sur l’excédent brut d’exploitation), qui a longtemps constitué un sujet de préoccupations pour les marchés, à 3 fois à fin décembre contre 3,4 fois un an auparavant. Une performance remarquable alors que notre activité a été contrainte par la pandémie. Et notre ambition vise de nouveau à le baisser de 0,4 point cette année.

Vous avez fait l’acquisition d’une petite société russe à la fin de 2021. Quelle est votre exposition aux marchés russe et ukrainien ?

X. M. : Notre exposition est très limitée. Le groupe n’est pas présent en Ukraine, et le chiffre d’affaires réalisé en Russie s’élève à environ 20 millions d’euros. Notre activité sur place consiste en la protection des sols et des tapis pour les commerces, et à l’entretien de vêtements de travail pour l’industrie pharmaceutique. Le groupe respecte les sanctions internationales, et a gelé tous ses investissements.

Quel impact la flambée des prix de l’énergie, notamment ceux du gaz, que la crise ukrainienne a amplifiée, aura-t-elle sur vos performances opérationnelles ? Pouvez-vous la répercuter sur vos clients ?

X. M. : En préambule pour vos lecteurs, pourquoi le gaz ? Nos blanchisseries utilisent des chaudières à gaz pour chauffer l’eau des machines à laver, et nos séchoirs intègrent des brûleurs à gaz. Le groupe est exposé pour la moitié de sa consommation d’énergie aux prix au comptant du gaz. Nous avons passé des hausses de tarifs significatives à la fin de 2021 pour compenser ce surenchérissement, et d’autres sont programmées pour cette année. Elles seront étalées tout au long de l’année, de manière progressive en fonction des clients. A l’horizon de 2023, toutes les hausses tarifaires auront été passées.

Nous avons tablé sur un prix du gaz au comptant moyen de 180 euros le MWh en mars, une prévision ramenée ensuite vers 100 euros au cours de l’été, et 70 euros à la fin de l’année. Notre prix moyen estimé sur l’exercice s’élève à 100 euros. Un niveau à comparer au prix moyen observé au cours des dix dernières années qui n’a jamais dépassé le seuil de 30 euros.

Quant à notre capacité à répercuter chez nos clients ce surenchérissement des coûts, notre historique de performances en matière d’inflation plaide pour nous, comme notre gestion des hausses de salaires enregistrées en 2019 le démontre. En premier lieu, tous nos concurrents sont soumis aux mêmes problèmes. Pas de risque que nous soyons disruptés par une offre de services nouvelle. Ensuite, notre offre de services est indispensable à nos clients. Les hôtels ou les hôpitaux ne peuvent pas fonctionner sans linge propre. Enfin, nos coûts représentent une petite part du compte de résultat de nos clients. C’est plus facile de leur faire accepter une hausse des prix, même si certains demandent de la passer en plusieurs fois.

Quels sont en conséquence vos objectifs pour l’exercice en cours ?

X. M. : Nous anticipons une très forte croissance organique, comprise entre 13 et 15%. A notre profil renforcé comme évoqué précédemment issu des nouveaux besoins de nos clients s’ajoutent les hausses de prix passées, supérieures à d’habitude, et le rebond de l’hôtellerie.

En raison des effets retards des hausses de prix, le surenchérissement des prix de l’énergie devrait avoir un impact de 1 point sur notre marge opérationnelle brute, attendue autour de 33,5%. Mais dès 2023, cet effet négatif sera effacé. D’autre part, nous tablons sur un résultat opérationnel de 500 millions d’euros en 2022, un chiffre à comparer aux 388 millions dégagés l’an dernier. Ce qui nous permettra de poursuivre la baisse de notre effet de levier, à 2,6 fois. Enfin, le bénéfice net par action est attendu à 1,35 euro contre 0,97 euro en 2021.

La division restauration-hôtellerie retrouvera-t-elle cette année son niveau d’activité d’avant la crise sanitaire ?

X. M. : Le manque à gagner, si l’on compare à l’activité pure, sans mouvement dans le périmètre, ressort à 350 millions d’euros. Le variant Omicron a eu très peu d’impact au mois de janvier, et nous constatons un fort rebond de l’activité depuis février. Nous tablons sur un repli de nos ventes dans le secteur de l’ordre de 20% par rapport à 2019 au premier semestre, et sur une amélioration séquentielle sur le second semestre. Dans le courant de 2023, le choc provoqué par la pandémie aura été absorbé. Sur ce socle viendra se greffer les gains de nouveaux contrats.

Vous venez de réaliser plusieurs petites opérations. Quelle est désormais votre stratégie en matière d’acquisitions après celles réalisées au cours des sept dernières années qui ont façonné le groupe ?

X. M. : Nous venons d’acquérir un acteur mexicain qui fait entrer le groupe dans un quatrième pays en Amérique Latine. Il possède onze sites de production et a dégagé l’an dernier un chiffre d’affaires de 74 millions assortie d’une marge d’exploitation brute de 38%. Notre modèle de développement s’appuie sur l’ouverture régulière de nouveaux pays. C’est le tour du Mexique cette année qui porte notre présence dans vingt-neuf pays. Et d’autres devraient suivre. L’exemple du Brésil illustre bien notre capacité à croitre. Nous avons acquis une société brésilienne en 2014 qui enregistrait à l’époque un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros et dégageait une marge brute d’exploitation de 22%. L’an dernier, le montant des ventes réalisé dans le pays a atteint 220 millions et notre marge a dépassé le seuil de 35%.

Nous visons à chaque implantation à l’international de nous développer par croissance organique, de l’ordre de 10% en moyenne par an, et de compléter notre offre de services par des petites acquisitions. Nous souhaitons proposer toute la palette de nos produits et de nos services à nos clients. Or ce n’est pas encore le cas. Ce qui nous offre un important réservoir de croissance.

Quels sont vos engagements pour lutter contre le réchauffement climatique ?

X. M. : Nous sommes un acteur de l’économie circulaire. Nous répondons aux besoins textile de nos clients, et en même temps, aux enjeux environnementaux actuels, en optimisant l’utilisation et la durée de vie de leurs vêtements de travail, et en choisissant des textiles sur des critères de durabilité. Notre excellence opérationnelle nous permet d’améliorer régulièrement l’efficacité énergétique de nos sites de production. Deux exemples. Au cours des dix dernières années, notre consommation d’énergie thermique par kilo de linge livré dans nos blanchisseries a été réduite de 22%, et celle d’eau, de l’ordre de 40%.

Nous avons renforcé notre gouvernance en matière de RSE, avec la nomination entre autres d’une directrice RSE. La part des femmes dans les équipes managériales a aussi augmenté. Pour aller plus loin, nous avons décidé de mettre en place un plan climat que nous annoncerons dans le courant de l’année. Nos engagements seront alignés sur la méthodologie de l’initiative Science Based Target et les accords de Paris prévoyant de maintenir la hausse des températures en dessous de 1,5 °C. Un vote consultatif sera proposé aux actionnaires à l’occasion de la prochaine assemblée générale pour qu’ils se prononcent sur cette démarche.

Quelle est votre politique de retour à l’actionnaire ?

X. M. : Nous avons décidé pendant deux années de suspendre le versement du dividende dans un souci de préservation de notre trésorerie, en bon père de famille. Les résultats au titre de 2021 sont bons, ils nous permettent de renouer avec la distribution d’un dividende. Il a été fixé à 0,37 euro par action, un niveau en ligne avec notre taux de distribution d’avant la pandémie. Notre activité s’inscrit en forte croissance, ce qui devrait avoir un impact positif sur notre cours de bourse.