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« Plastic Omnium s’est fixé un objectif très ambitieux : compenser l’inflation »

Entretien avec Laurent Favre, directeur général de Plastic Omnium.

Laurent Favre, CEO de Plastic Omnium

Dans quelle mesure cette terrible guerre en Ukraine pénalise-t-elle l’industrie automobile mondiale et Plastic Omnium en particulier ?

Laurent Favre : Elle n’a fait qu’aggraver un marché mondial automobile déjà fragilisé par la crise sanitaire en raison de la pénurie de semi-conducteurs et des difficultés sur toute la chaîne d’approvisionnement nées des problèmes logistiques. L’industrie a souffert pendant toute l’année dernière et ce début d’année de ces perturbations et de ce manque de composants. S’ajoutent désormais les dommages collatéraux de ce terrible conflit qui pénalise avant tout le marché automobile européen. L’Ukraine fournissait beaucoup de produits clés aux constructeurs allemands (câblage, connectique) et l’arrêt de la production a complètement désorganisé le marché européen, faisant chuter les volumes de production de 18% au premier trimestre malgré une base de comparaison déjà faible l’an dernier. En revanche, le conflit a peu d’impact sur l’Amérique du nord et l’Asie et la dynamique de ces marchés constitue plutôt la bonne surprise de ce début d’année. Toutefois, depuis avril, on observe une baisse de la production en Chine sous l’effet des confinements. Autre conséquence de la guerre, l’inflation a encore accéléré à tous les niveaux : matières premières, facture énergétique, coûts logistiques, salaires. La répercuter constitue un véritable enjeu pour nous et il va falloir apprendre à évoluer dans un environnement inflationniste durable. Plastic Omnium n’est pas présent en Ukraine mais nous comptons 300 collaborateurs ukrainiens sur nos sites de Pologne et de Slovaquie dont une partie a choisi de rentrer en Ukraine pour défendre leur patrie. 56 de nos sites sont mobilisés pour apporter une aide médicale et alimentaire aux réfugiés, et en faisant des dons aux ONG locales.

Vous vous étiez montré plus prudent en début d’année que le cabinet IHS dans les projections du marché mondial. Révisez-vous encore vos hypothèses ?

L. F : Non. Effectivement, le groupe avait préféré en début d’année faire preuve de réserve sur l’évolution de la production automobile mondiale au regard de la persistance de la pénurie de composants et d’une chaîne d’approvisionnement toujours perturbée. Notre hypothèse de production se situait dans une fourchette de 76 à 77 millions de véhicules, en retrait de 5% par rapport aux prévisions du cabinet IHS qui fait référence dans le monde automobile, et qui tablait en début d’année sur une reprise de 9% à 10% du nombre de voitures sorties d’usines à 81 millions (contre 74 millions en 2021). Le présent nous donne raison puisqu’IHS vient de réviser à la baisse ses prévisions à 77,7 millions de véhicules pour cette année. Donc, à ce stade, Plastic Omnium maintient ses objectifs pour l’exercice.

Justement comment s’est passé votre premier trimestre ?

L. F : il s’inscrit parfaitement en ligne avec nos hypothèses en termes de volume mais avec une forte disparité selon les zones géographiques, plus dynamique en Amérique du nord et plus décevante en zone euro en raison de l’impact de la guerre en Ukraine. En Asie, l’évolution de la production n’a pas révélé de surprises. Au final, Plastic Omnium délivre au premier trimestre un chiffre d’affaires de 2,1 milliards d’euros, en léger retrait de 2,7 %, uniquement à cause du recul de production automobile européenne de plus de 18 %. En revanche, notre chiffre d’affaires est en progression partout ailleurs avec, par exemple, une hausse de près de 18 % en Amérique du nord où la production automobile est stable, et de plus de 12 % en Chine, surperformant le marché de plus de 4 points.

Allez-vous encore renforcer le plan d’économies pour absorber une partie de l’hyperinflation ?

L. F : Comme je vous l’ai dit, le maintien des marges constitue le véritable défi lancé à industrie automobile. Plastic Omnium s’est fixé un objectif très ambitieux : compenser l’inflation. La tâche n’est pas facile puisque le groupe doit gérer à la fois ses relations avec ses 20.000 fournisseurs, fragilisés, pour la plupart, par la flambée des prix de l’énergie et avec sa centaine de clients. Nous disposons de plusieurs leviers pour préserver notre rentabilité. D’abord en optimisant nos coûts. Depuis 2018, plusieurs plans d’économies ambitieux ont été lancés et nous permettent, en jouant sur l’effet taille du groupe, de réduire notre poste achats, d’énergie et de pièces. Ensuite, des discussions sont menées avec nos clients, les constructeurs, pour répercuter des hausses de prix aujourd’hui indispensables. En raison de la trajectoire toujours haussière de l’inflation et des décalages dans la revalorisation de nos tarifs, nous ne sommes pas encore au niveau de marge attendu. Mais nous restons confiants pour y parvenir et conservons pour cette année notre cible d’une rentabilité opérationnelle courante de l’ordre de 5% à 6%.

Quelle est la part de votre chiffre d’affaires exposée aux véhicules à moteur thermique ?

L. F : Notre activité réservoir et systèmes de dépollution pour les voitures à essence ou diesel et hybride représente autour de 25% à 30% de nos revenus. Les véhicules 100% électriques représentent quant à eux 8% de notre chiffre d’affaires et, un chiffre très supérieur à la pénétration de l’électrique sur le marché automobile mondiale. Tout l’enjeu stratégique pour Plastic Omnium est, au cours des prochaines décennies, de tirer profit de cette transition technologique. Nous sommes confiants car le facteur temps est de notre côté et ’électrification ne se fait pas à la même vitesse sur les tous les marchés. Le phénomène est par exemple beaucoup plus rapide en Europe qu’aux Etats-Unis ou en Asie et notre activité de réservoir est très bien répartie entre ces trois zones. Ensuite, le marché va continuer de se consolider sur ce segment. Plastic Omnium entend profiter du mouvement pour conforter sa place de leader mondial et augmenter sur les cinq prochaines années sa part de marché pour la porter à 29% (contre 21% actuellement). Nous devrions donc maintenir notre chiffre d’affaires dans les réservoirs et les systèmes de dépollution, malgré l’attrition progressive des volumes liée à la montée en puissance de l’électrique. Nous redéployons nos capacités de production de réservoirs sur les marchés les mieux orientés. Peu consommatrice en investissement mais fortement génératrice de trésorerie, notre activité réservoirs nous permet au contraire de financer notre montée en puissance dans la mobilité décarbonée. Nous ne souhaitons pas dépendre d’une technologique en particulier. Le mix énergétique des véhicules restera très large au cours des prochaines décennies et nous répondrons présents pour accompagner son évolution.

Quels sont les relais de croissance développés (hydrogène, moteur électrique, élargissement du marché au transport) pour compenser cette transition technologique ? A quel horizon ces nouvelles technologies seront-elles devenues majoritaires dans vos revenus ?

L. F : Depuis cinq ans maintenant, le groupe a massivement investi dans l’hydrogène et dispose, par le biais d’acquisitions ciblées, d’un portefeuille technologique large lui permettant de maîtriser toute la chaîne de valeur, du stockage de l’hydrogène grâce à nos réservoirs à haute pression, à la pile à combustible grâce à notre co-entreprise avec un partenaire allemand qui transforme l’hydrogène en électricité, jusqu’aux équipements pour toute l’électronique de puissance. L’hydrogène a une autre vertu : celle de nous ouvrir d’autres marchés que la mobilité individuelle comme le transport collectif (le train, le bus et l’avion) ou le transport de marchandises avec les camions. Dans cet esprit, nous travaillons déjà avec Alstom et Airbus. Nous sommes en avance sur notre plan de marche avec un carnet de commandes de plus de de 700 millions d’euros et l’hydrogène connaît un vrai essor. La guerre en Ukraine accélère cette transition avec le besoin d’indépendance énergétique. L’objectif est d’atteindre300 millions d’euros de chiffre d’affaires et le point mort opérationnel à l’horizon 2025. A plus long terme, en 2030, nous devrions réaliser 3 milliards d’euros de facturations dans l’hydrogène, c’est-à-dire davantage que le chiffre d’affaires actuel de l’activité réservoirs pour moteurs thermiques. Preuve de l’importance stratégique de la mobilité électrique au sein de Plastic Omnium, une division New Energies dédiée à l’hydrogène a été créée et nous sommes entrés en négociation exclusive avec le groupe Actia pour lui racheter sa branche d’électrification pour la mobilité lourde.

Le groupe vient de réaliser trois petites acquisitions sur des segments de marché à forte valeur ajoutée (stockage et gestion d’énergie électrique, modules de batterie, éclairage dans les pièces de carrosserie). Est-ce la stratégie du groupe dans un environnement sans visibilité ?

L. F : Non puisque nous venons également d’annoncer une opération de croissance externe très structurante avec le rachat de l’activité Eclairage automobile du groupe indien Varroc, spécialisée dans l’éclairage extérieur des véhicules, et qui a réalisé en 2021 un chiffre d’affaires de 800 millions d’euros. Elle s’inscrit en complément de l’acquisition récente de l’activité éclairage AMLS du groupe AMS OSRAM (148 millions d’euros de revenus). Ces deux acquisitions vont permettre de créer un pôle dédié à l’éclairage, totalement intégré verticalement, doté de sites de production très modernes et de compétences d’ingénierie amenés par Varroc ainsi que de capacités d’innovation et de software apportées par l’acquisition d’AMLS. C’est pour Plastic Omnium un nouveau relais de croissance. Car, avec la transformation du marché et la montée en puissance de l’électrification notamment, les fonctions éclairage à l’intérieur et à l’extérieur sont vouées à croître plus rapidement que les autres segments du marché automobile. Nos activités de carrosserie (blocs avant et arrière) et de modules nous permettront en outre d’offrir aux constructeurs des systèmes avant et arrière complets, compétitifs et innovants, intégrant l’éclairage.

Le secteur des équipementiers est-il voué à se concentrer ?

L. F : Oui. La crise sanitaire et maintenant géopolitique va accélérer le phénomène. Plastic Omnium se tient prêt pour saisir des opportunités à des prix raisonnables et en gardant son indépendance. Nous avons les moyens de nos ambitions grâce à une discipline financière stricte qui nous a permis au cours de ces deux dernières années de continuer à investir dans l’hydrogène sans dégrader notre endettement net. Et la priorité est donnée à la génération de flux nets de trésorerie du groupe.

La famille Burelle accepterait-elle d’abaisser sa participation sous le seuil des 50% du capital à l’occasion d’une acquisition structurante ? Une fusion entre Plastic Omnium et Burelle SA ferait-elle sens ?

L. F : Ces deux sujets ne sont pas à l’ordre du jour.

Conservez-vous vos objectifs financiers pour cette année ?

L. F : oui. Plastic Omnium vise à surperformer la production du marché automobile mondial, à générer une marge opérationnelle courante de 5% à 6% et à dégager des flux nets de trésorerie d’au moins de 260 millions d’euros.

Quelles sont les grandes lignes de votre stratégie RSE ?

L. F : La thématique RSE a toujours été dans les gènes de Plastic Omnium. En 2018, avant l’effet de mode, un plan « Act for all » a été déployé à l’ensemble des 137 usines du groupe. Il se décline en plusieurs axes forts : celui de nos collaborateurs pour lesquels nous portons une attention permanente à la sécurité, à l’éthique et à la diversité avec un équilibre entre les femmes et les hommes au comité de direction ainsi qu’au conseil d’administration. Autre priorité, l’engagement responsable du groupe auprès des communautés locales ou en soutien spontané à des populations en difficulté, comme c’est le cas avec les réfugiés ukrainiens. Enfin, le volet environnement est très important avec des objectifs ambitieux. Dès 2025, le groupe vise la neutralité carbone sur tous ses sites de production. En intégrant nos fournisseurs et nos clients constructeurs, notre objectif est de réduire de 30% nos émissions de CO2 à l’horizon 2030.