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« Notre stratégie vise à maintenir un équilibre entre les concessions et les métiers des travaux »

Entretien avec Benoît de Ruffray, président directeur général d’Eiffage.

Benoît de Ruffray, PDG d’Eiffage. ©Jean-Chiscano

Quel regard portez-vous sur le début d’année d’Eiffage ?

Benoît de Ruffray : Le groupe a réalisé un bon premier trimestre marqué par une croissance de 10% du chiffre d’affaires à 4,4 milliards d’euros alimentée à la fois par une forte dynamique (+ 7,8%) des métiers travaux et par une hausse significative (+22,1%) dans les concessions encore pénalisées un an plus tôt par les mesures de confinement. L’autre satisfaction concerne notre très bonne dynamique commerciale avec un carnet de commandes record de 17,3 milliards d’euros, en hausse de 3% sur un an. Sa qualité nous confère une excellente visibilité équivalente à 13 mois d’activité dans les métiers travaux. S’ajoutera un volume d’affaires lié au gain de trois nouveaux projets non encore intégrés, qui représentent à eux seuls plus de 2 milliards d’euros :  le contrat très important de CEGeLog portant sur la rénovation et la gestion de logements pour le ministère des armées, celui de l’éclairage de la ville de Paris et un lot sur la ligne ferroviaire Lyon-Turin.

Ressentez-vous l’inflation sur vos métiers du contracting et quels sont vos leviers pour les répercuter à vos clients ?

B. d. R : Après la crise sanitaire, le déclenchement de la guerre en Ukraine a replongé les acteurs économiques dans l’incertitude, avec une forte inflation sur les prix. Nous rencontrons des problèmes de disponibilité sur certaines matières premières en raison d’une chaine d’approvisionnement perturbée et un emballement des prix des intrants, notamment l’acier et l’énergie. Fort heureusement, la pandémie nous a appris à nous adapter, à mieux planifier et à faire preuve de réactivité et d’agilité pour anticiper les besoins d’approvisionnement et éviter l’arrêt des chantiers. Nos liens avec nos fournisseurs ont été resserrés. De plus, la structure des contrats facilite la répercussion de l’inflation dans nos tarifs notamment sur les marchés publics en France grâce à des clauses de révision de prix. Ce n’était jusqu’à présent pas le cas dans les autres pays européens mais des mesures ont été prises depuis la guerre en Ukraine pour faciliter les revalorisations tarifaires. Sur les contrats privés, nous ne disposons pas toujours de clauses de révisons de prix mais nos équipes sont réactives et les négociations avec nos clients permettent de trouver des solutions au plus près du terrain. Raison pour laquelle d’une manière générale, notre rentabilité devrait être préservée.

La flambée des prix de l’énergie réduit-elle le trafic sur les concessions autoroutières du groupe ?

B. d. R : Difficile à ce stade de vous répondre dans la mesure où nos revenus de concessions ont bénéficié au premier trimestre d’une base de comparaison encore favorable. Après avoir été confinés, les ménages européens ont retrouvé goût aux déplacements et la saison des sports d’hiver a été très bonne comparativement à 2021. Nous n’avons donc pas ressenti les effets indirects de l’envolée des prix des carburants sur le trafic autoroutier. Même s’il est logique que face une envolée des prix, nos clients réagissent en limitant leurs déplacements de loisir. Quant au trafic poids lourd, qui dépend avant tout de la santé de l’économie, il est moins impacté directement.

Quelle est la stratégie d’Eiffage pour compenser la fin de la concession APRR prévue en 2035 ?

B. d. R : Notre stratégie vise à long terme à maintenir notre équilibre entre les concessions et les métiers plus cycliques des travaux. Nous travaillons donc à développer notre portefeuille de concessions, aujourd’hui très concentré autour du réseau autoroutier APRR et AREA qui est un actif très important. L’attente de nos clients a beaucoup évolué, nous veillons à étoffer l’offre de services en proposant par exemple des solutions de covoiturage, en œuvrant à la transition écologique de la mobilité au travers du déploiement de bornes de recharges électriques sur les aires de repos, en proposant une offre de carburant à prix attractif sous la marque fulli ou encore en participant à la mise en valeur des territoires. Eiffage a un vrai rôle à jouer pour promouvoir l’attractivité et l’interconnexion de nos régions. Le deuxième axe pour développer nos concessions est d’investir dans de nouveaux actifs dans les territoires dans lesquels nous sommes implantés. 2 milliards d’euros ont ainsi été investis ces dernières années avec la prise de participation dans les aéroports de Lille et de Toulouse, dans l’autoroute A65, avec la réalisation en concession de la future A79 ou en entrant au capital de la société concessionnaire du tunnel sous la manche, Getlink. Le contrat de concession CEGeLog avec le ministère des armés pour la gestion du parc de logements sur une durée de 35 ans, une première en France, est un autre exemple. A l’horizon 2035-2040, Eiffage disposera ainsi d’un portefeuille de concessions beaucoup plus diversifié qu’aujourd’hui. La ligne directrice importante est de maintenir une cohérence géographique entre nos métiers de concessions et nos activités de travaux pour développer des passerelles et des synergies entre ces deux pôles et faire jouer l’expertise de nos équipes. C’est aussi un catalyseur de l’attractivité du Groupe et permet de réduire le risque politique du métier de concessionnaire.

Le groupe a-t-il des ambitions dans les concessions sur les énergies renouvelables ?

B. d. R : C’est un segment sur lequel nous sommes présents depuis de nombreuses années, sur le photovoltaïque et l’hydroélectricité. Dans le photovoltaïque, nous intervenons essentiellement en accompagnement des équipes travaux, par exemple au travers de participations minoritaires dans des champs photovoltaïques. Nous sommes le premier installateur en Europe dans ce domaine, avec des compétences fortes en France et en Espagne. Nous pouvons donc nous montrer encore plus ambitieux, mais toujours avec cette même exigence de cohérence géographique dans les pays où nous sommes fortement et durablement implantés (pays d’Europe et Sénégal).  Nous avons aussi développé un portefeuille de micro centrales hydroélectriques.

Quelle est votre position par rapport à Getlink ? Votre participation au tour de table reste bloquée à 5% depuis plus de trois ans maintenant.

B. d. R : Notre présence au capital de Getlink est parfaitement en ligne avec notre stratégie axée sur la cohérence géographique, le temps long et l’équilibre travaux concessions.  Les enjeux d’exploitation-maintenance de la concession Getlink constituent une opportunité pour les équipes travaux d’Eiffage. Notre intérêt n’a pas changé mais la perspective de faire évoluer notre participation dépendra du cours de bourse de Getlink. Je vous rappelle que nous sommes rentrés au capital à 11 euros. Nous sommes un industriel de temps long et n’avons pas la volonté de prendre le contrôle de Getlink. Nous sommes très satisfaits de notre investissement.

La remontée des taux d’intérêt constitue-t-elle un handicap pour Eiffage habitué à recourir au levier de la dette pour le financement des projets de concession ?

B. d. R : Pas pour l’instant. D’abord parce que l’essentiel de notre dette, adossée à notre portefeuille de concessions, est à taux fixe et se rembourse par les flux de trésorerie. Sur les appels d’offres portant sur de nouvelles concessions, nous tenons compte des taux de financement actuels pour fixer nos conditions.

Après les rachats d’Equans par Bouygues et de Cobra IS par Vinci, n’existe-t-il pas un risque de voir Eiffage être marginalisé sur le secteur stratégique de l’énergie ? L’acquisition de Spie ne constituerait-elle pas une opportunité intéressante pour le groupe ?

B. d. R : Spie est une très belle entreprise, elle aussi positionnée en Europe. Mais elle est attachée à son indépendance et nous respectons ce choix.

Le rachat d’Equans par Bouygues ne modifie pas la structure du marché des services à l’énergie qui bénéficie d’une demande très forte tirée par la transition digitale et la transition écologique. Il y a du travail pour tous les acteurs et une capacité de croissance organique et de croissance externe importantes.  Nous avons ainsi réalisé l’an dernier 12 acquisitions dans le domaine des services multi techniques en Europe et sommes prêts à accélérer encore notre développement. L’activité d’Eiffage Énergie Systèmes augmente chaque année. Nous ne craignons donc d’être marginalisés sur ce segment très porteur.

Quelles sont vos perspectives pour cette année ? A plus long terme ?

B. d. R : Nous tablons sur une légère croissance de l’activité dans les travaux, portée par une bonne dynamique commerciale qui compense la baisse d’activité prévue avec la fin de grands projets de génie civil.  Dans les concessions, la croissance sera plus soutenue avec la normalisation des trafics autoroutiers et le redressement du trafic aérien. Notre carnet de commandes en hausse, une fois encore à son plus haut historique, nous donne une belle visibilité. Je suis convaincu que notre stratégie d’acteur global présent dans les concessions et les travaux, avec un ancrage fort sur les territoires est bien comprise. La crise sanitaire aura été un accélérateur de la digitalisation et la crise géopolitique actuelle engendre une recherche de souveraineté énergétique des pays européens qui est aussi un accélérateur de la transition écologique. Des thèmes qui sont au cœur de nos métiers et qui irriguent l’ensemble des entités du Groupe, dans les différents pays dans lesquels nous sommes implantés. Je suis donc confiant dans notre capacité à poursuivre le développement du Groupe.

Eiffage a toujours cultivé une politique actionnariale-salariés très forte. En ressentez-vous les effets positifs sur la performance de l’entreprise ?

B. d. R : C’est une certitude. Cela fait plus de trente ans que les salariés sont les premiers actionnaires d’Eiffage avec 19% du capital. Cela fait partie intégrante de la politique RSE du groupe que de partager la création de valeur avec ses collaborateurs.  Cela nous a permis de développer un esprit de famille unique et une cohésion hors du commun. L’actionnariat salarié est pour moi l’un des plus beaux outils d’inclusion, de gouvernance et de responsabilité sociale élargie. Il constitue un moteur très important de motivation de nos équipes avec une valorisation de leur patrimoine sur la durée.

Rappelez-nous les principes de la société en matière de distribution de dividende ?

B. d. R : Nous n’avons pas de politique de distribution de dividende à proprement parler. La trajectoire du dividende reflète celle des résultats du groupe. Cette année, le dividende est à nouveau en hausse, porté à 3,10 euros par action. Il est important de distribuer mais aussi de conserver les moyens financiers et la flexibilité pour continuer de nous développer.

Quelle est votre stratégie RSE ?

B. d. R : Au-delà de la performance économique, un groupe comme le nôtre se distinguera par son excellence en matière de responsabilité sociale et sociétale.  Eiffage n’a pas attendu pour agir en faveur de la décarbonation, de l’égalité des chances, de la diversité et du dialogue social. Nous sommes aussi très actifs dans le domaine de l’insertion professionnelle. Nous avons ainsi initié, il y a plus de 25 ans, les CREPI (clubs régionaux d’entreprises partenaires de l’insertion) qui fédèrent des acteurs dans les territoires pour accompagner les gens en recherche d’emploi. La Fondation Eiffage a également pour mission de contribuer à l’insertion professionnelle des personnes en difficulté en soutenant des projets dans des domaines variés. Eiffage est un groupe engagé dont le développement se fait de manière raisonnée.