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Exel Industries : « Trois sources de perturbations ont pénalisé nos résultats »

Après la publication de résultats semestriels en retrait, Yves Belegaud, Directeur général d’Exel Industries revient pour nous sur les facteurs qui ont pénalisé l’activité du groupe spécialisé dans les produits de pulvérisation pour l’agriculture et l’industrie. Il nous dévoile les perspectives pour la suite de l’exercice et nous explique les motivations de sa politique de diversification.

Vos résultats au titre du premier semestre de l’exercice 2021/2022 (période d’octobre à mars) ont été marqués par une nette dégradation de votre rentabilité. Comment l’expliquez-vous ?

Yves Belegaud : Certes, notre marge brute opérationnelle courante a été ramenée à 4,3% au cours du semestre contre 8,2% un an plus tôt à partir d’un chiffre d’affaires quasi-stable à données constantes, à 406,9 millions d’euros, mais ces chiffres se comparent à des niveaux de référence extrêmement hauts atteints le même semestre de l’année précédente. Dans l’absolu, notre performance opérationnelle se révèle honorable. Mais, effectivement, des perturbations ont pénalisé nos résultats. Elles sont de trois ordres.

La première est liée à l’inflation sur les achats qui s’est révélée forte et perturbante. Par exemple, les prix de l’acier ont été multipliés par trois depuis septembre 2020 et ceux de l’aluminium ou du PVC par deux, par rapport à mai 2020. Plusieurs éléments montrent qu’il ne s’agit pas d’une inflation classique mais d’un phénomène exceptionnel, alimenté par la pénurie de matières premières pendant et après la crise sanitaire, puis renforcé par la guerre en Ukraine. Les prix sont montés hauts sans retomber ensuite. Nous ajustons nos prix de vente avec un temps de décalage puisque nos carnets de commandes sont essentiellement longs. Quand nos clients passent commande, nous ne connaissons pas le coût d’achat des matières premières. Et comme nous produisons des petites séries, nous n’avons pas la force d’achat et donc le pouvoir de négociation des gros industriels. De fait, dans l’immédiat, nos prix de revient ne sont pas en relation avec nos prix de vente : nous les ajustons au fil du temps.

D’autre part, en raison des pénuries d’approvisionnement, des dizaines de machines sont stockées dans nos entrepôts dans l’attente d’un élément pour les achever. Elles ne sont pas facturables en l’état. Ces tensions sur les approvisionnements ont perturbé la production des usines.

Quels sont les deux autres éléments ?

Y. B. : En raison du poids de la zone de conflit dans notre chiffre d’affaires, environ 4%, la guerre en Ukraine a aussi eu un impact sur notre activité. Des machines prêtes à être livrées ne l’ont pas été. Nos clients n’étaient pas en mesure d’acheter les équipements commandés. Compte tenu de la forte demande pour les biens agricoles, la plupart de ces machines ont été redirigées en Europe de l’Est. Nous avons aussi dû déprécier la valeur de nos installations en Ukraine, en raison des dégâts occasionnés par la guerre, pour un montant de 1,3 million d’euros.

Dernier élément qui a affecté notre marge à court terme : le changement d’ERP pour notre activité jardin et le ralentissement de ce marché. Si la migration de notre ERP s’est bien passée en France, elle s’est heurtée à des difficultés majeures en Angleterre et a bloqué les sorties de matériels d’arrosage du pays. Par ailleurs, le marché du jardin a baissé de 15% dans notre catégorie de produits, pour deux raisons. Les distributeurs ont fait des stocks l’an dernier en hiver et les nouveaux jardiniers, équipés depuis la crise sanitaire, n’ont pas eu besoin de remplacer un matériel quasi-neuf. La demande a atteint un pic temporaire. Elle est également très sensible aux conditions météorologiques.

Ce contexte d’hyper inflation et de pénuries de composants perdure-t-il depuis ?

Y. B. : Je n’ai pas le sentiment que la situation se calme. Des accalmies apparaissent de temps en temps mais restent temporaires. Et un élément défavorable en chasse un autre. Cependant, nos stocks de produits semi-finis vont progressivement s’écouler et l’activité devrait retrouver un cours normal, d’autant plus qu’elle bénéficie d’un effet saisonnier.

Enfin, dans ce contexte d’hyper inflation, le groupe a décidé de verser une prime exceptionnelle à l’ensemble de ses salariés dans le monde, pour un budget de l’ordre de 3 millions d’euros. Cette décision est de nature à conforter l’attachement de nos collaborateurs à Exel Industries, d’autant que nous rencontrons également des difficultés à recruter et ce, dans tous les pays et tous les bassins d’emploi. Nos comptes seront impactés sur la seconde partie de l’exercice par le versement de cette prime.

Comment faites-vous pour remédier à ces problèmes ?

Y. B. : Pour nos produits à rotation courte, dont la fabrication ne nécessite que quelques matières premières, les prix sont ajustés rapidement. Pour les activités de pulvérisation agricole et d’arrachage de betteraves, les prix des contrats déjà signés n’ont pas été modifiés. Opérer des hausses de tarifs prend du temps et les revalorisations tarifaires feront sentir leurs effets à partir du deuxième semestre. La demande pour les équipements agricoles reste vigoureuse, ce qui nous aide à revaloriser nos tarifs. Grâce aux cours élevés des matières premières agricoles, les agriculteurs engrangent des revenus conséquents, ce qui les encourage à investir et à renouveler leurs machines. Nos carnets de commandes sont bien remplis.

Enfin, nos usines profitent de la flexibilité horaire mise en place depuis des années. Nous ajustons nos cadences de production en fonction des saisons. Nous avons cette fois-ci ralenti notre rythme de production au printemps en raison des difficultés d’approvisionnement en composants et un rattrapage sera opéré cet été. Notre personnel s’est bien adapté à cet ajustement.

Dans ce contexte, comment se présente la suite de l’exercice ?

Y. B. : Par prudence, nous ne livrons aucune prévision pour le reste de l’exercice. L’activité de pulvérisation agricole est bien orientée comme les carnets de commandes le confirment. L’arrachage de betteraves se tient bien également en Europe et en France et bénéficie des marchés de diversification.

Notre activité liée à l’industrie est, pour moitié de ses ventes, dépendante du secteur automobile qui souffre des mêmes problèmes de pénuries que nous. En revanche, l’autre grand marché à qui elle s’adresse, les applications pour le bois et la menuiserie, se porte bien et compense le recul des ventes, notamment en Asie et en Amérique du Nord.

Enfin, l’activité jardin est très dépendante de l’effet météo mais elle bénéficiera des synergies issues de l’acquisition, en février 2022, de la société italienne G.F., spécialisée dans les articles d’arrosage et d’irrigation du jardin.

Vous êtes toujours présent en Ukraine et en Russie. Quelle attitude comptez-vous adopter pour la suite ?

Y. B. : Notre priorité, au déclenchement du conflit, a été de sécuriser notre personnel sur place. Une partie de nos collaborateurs a été rapatriée sur nos différents sites en Europe. Depuis lors, certains sont rentrés et l’activité repart progressivement sur place. Nous avons la même position sur la Russie. Notre métier a pour objectif de contribuer à alimenter la planète en fournissant aux agriculteurs les équipements nécessaires pour cultiver. Il est de notre devoir de les accompagner pour leur permettre d’alimenter les populations. Le groupe respecte les règles et les sanctions mises en place par la Commission européenne.

Vous avez récemment fait plusieurs acquisitions, certaines dans des domaines éloignés de votre cœur de métier, comme des chantiers navals. Quel est l’objectif de cette diversification et de la création de la division Loisirs ? Comptez-vous poursuivre vos acquisitions ?

Y. B. : La feuille de route que m’a confiée le conseil d’administration à ma nomination consistait entre autres à développer les activités du groupe. Les actionnaires familiaux sont des industriels et souhaitent qu’Exel Industries continue de grandir.

Le groupe fabrique des produits premium, en petites séries, et son savoir-faire s’étend de la conception à la commercialisation. La construction de bateaux de plaisance répond bien à ces critères. Il s’agit de surcroît d’une activité non agricole, répondant à d’autres cycles, et d’un marché tonique. Les chantiers navals acquis n’étaient pas en grande forme et leur remise à niveau nécessitera de consommer du cash, mais ces besoins restent mineurs, au regard de la taille du groupe, et ne sont pas en mesure de jouer les éléments perturbateurs.

Il est d’ailleurs facile de faire un parallèle avec l’activité d’arrachage de betteraves, héritée de la société Matrot acquise en 2001. Progressivement, EXEL Industries l’a développée pour en faire le premier acteur mondial avec le rachat d’Holmer, en 2013, alors leader du marché. Il est possible d’imaginer de pouvoir faire la même chose une fois que l’on aura appris le métier. Nous avons d’ailleurs été déjà sollicités par d’autres plaisanciers. Mais nous voulons nous concentrer sur le redressement de nos trois marques de bateaux.

Quant à l’activité jardin, que nous maîtrisons bien sur les plans industriel et commercial, nous sommes très contents de notre dernière acquisition qui nous a permis de mettre un pied en Italie du Nord. Nous restons en veille.

Et dans les autres divisions ? Quelle est votre marge de manœuvre ?

Y. B. : Le marché des équipements de pulvérisation industrielle est très éclaté. Nous sommes toujours en quête d’opportunités de croissance externe pour compléter notre couverture géographique et pour accroître les marchés servis. Le groupe s’organise en interne pour pouvoir repérer les cibles potentielles et les acquérir.

Quels sont vos engagements en matière de RSE ?

Y. B. : Nous avons pris conscience de l’empreinte carbone du groupe même si elle n’est pas élevée puisque que nous exerçons avant tout un métier d’assembleur. Mais nous voulons apporter des réponses à nos clients pour qu’ils baissent leurs émissions de CO2 et, surtout, limitent leur usage de produits phytosanitaires. Notre objectif est de réduire par deux la quantité de ces produits dans les champs. C’est un engagement du green deal et il nous semble beaucoup plus crédible que l’autre engagement européen de parvenir à 25% de production bio à terme. Sans produits de traitement, les rendements agricoles baissent de 40% à 50%. Il serait bon que les législateurs européens se rendent à la réalité. D’ailleurs, on perçoit déjà en France une certaine saturation sur le bio, avec une offre chère qui ne trouve pas preneur.

Par ailleurs, nous avons créé EXXACT Robotics, une filiale dédiée aux innovations de rupture, notamment pour les agroéquipements. L’innovation a toujours constitué l’ADN du groupe. Par exemple, un robot de pulvérisation de précision a été mis au point pour aider les viticulteurs à soigner leurs vignes, en améliorant nettement les conditions de travail et en palliant les pénuries de main d’œuvre.

Enfin, nous avons récemment renouvelé certains de nos financements bancaires, pour un montant de plus de100 millions d’euros, indexés sur des critères RSE. Si le groupe les remplit, il bénéficiera de conditions avantageuses.

Votre titre souffre d’un flottant limité. Quel est l’intérêt pour Exel Industries de rester en bourse ?

Y. B. : La famille Ballu est montée dans le capital en 2020 quand le titre se traitait au plus bas au début de la pandémie, mais sa participation ne devrait plus bouger. Être coté apporte au groupe en termes d’exigences financières, réglementaires et de communication. D’autre part, c’est aussi la possibilité, pour Exel Industries, d’accéder à des opportunités de croissance externe importante en sollicitant le marché si besoin. La famille est très attachée au développement du groupe.