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« La quête de souveraineté énergétique aura un impact positif sur notre activité »

Xavier Barbaro, le Président-directeur général de Neoen, nous explique les conséquences sur son activité du contexte de crise énergétique et d’accélération du dérèglement climatique qui prévaut. Il revient également sur les ambitions opérationnelles et financières du producteur d’électricité à base d’énergies renouvelables à court et moyen terme.

Xavier Barbaro, président-directeur général de Neoen.

La guerre en Ukraine a mis en exergue la nécessité pour de nombreux pays d’accroitre leur indépendance énergétique. Comment cette situation se traduit-elle pour votre activité ?

Xavier Barbaro : La situation, au-delà de son caractère dramatique pour les populations, a un impact positif pour notre activité. Bien sûr, les énergies renouvelables répondaient déjà à l’enjeu climatique, c’est-à-dire à la nécessité de réduire drastiquement les émissions des gaz à effet de serre. Mais en Europe, et plus globalement dans le monde, l’énergie classique, et pas seulement le gaz, est devenue plus coûteuse. Les énergies renouvelables, qui étaient déjà très compétitives, voient donc avec cette situation leur compétitivité s’accroître et leur intérêt se renforcer pour répondre à l’enjeu économique. Ce qui devient de plus en plus important, c’est qu’elles apportent aussi une solution à l’enjeu de souveraineté énergétique. En effet, de nombreux pays européens, qui ne veulent plus être dépendants de la Russie pour leurs approvisionnements, cherchent désormais à produire l’énergie dont ils ont besoin sur leur territoire. Bien que Neoen opère dans le monde entier, nous sommes une société européenne et l’Europe constitue notre principale zone de croissance. Cette recherche de l’indépendance énergétique aura donc un impact fort sur notre activité.

De plus, dans le contexte actuel de hausse des prix de l’énergie, la part de l’électricité que nous produisons et qui est vendue sur les marchés, soit moins de 20% des électrons produits par Neoen à l’échelle mondiale, rapporte plus qu’avant. Cela nous permet de constituer des réserves qui renforcent encore notre capacité à développer de nouveaux projets.

Dernier élément, la volonté des Etats d’accroître la part des énergies renouvelables devrait aussi rendre plus facile le développement des projets. L’Union européenne a demandé par exemple que les procédures pour décider de l’installation d’un site soit prise en un an. En d’autres termes que la réponse soit rendue plus rapidement. L’idée n’est pas nécessairement que la décision soit plus souvent positive mais qu’elle soit plus rapide. L’Italie a aussi donné aux tribunaux des consignes allant dans ce sens.

Votre feuille de route à l’horizon 2025 est très ambitieuse. Pouvez-vous nous la rappeler, et faire un point d’étape ?

X. B. : Le groupe vise à l’horizon 2025 un parc en opération ou en construction de plus de 10 gigawatts (GW), une puissance électrique équivalente à celle de douze réacteurs nucléaires. Il s’agit d’un doublement par rapport à l’objectif de plus 5 GW à fin 2021 que nous avions fixé lors de notre introduction en bourse en 2018, objectif que nous avons atteint. Le groupe suit une trajectoire de forte croissance sur le plan industriel, et cette croissance de notre capacité installée se traduit par une progression de nos résultats financiers.

Cet objectif de plus de 10 GW est à notre portée dans la mesure où notre développement ne dépend pas d’éventuelles acquisitions. Il se fonde sur notre portefeuille de projets qui est bien garni dans toutes nos zones géographiques et toutes nos technologies, le solaire, l’éolien et les batteries de stockage. Cette grande diversité de projets nous met d’ailleurs à l’abri d’incidents ici ou là. Pour faire une analogie avec l’immobilier, nous sommes à la fois un promoteur et une foncière : nous développons nos projets, puis nous construisons nos propres actifs que nous détenons et exploitons dans la durée. A fin juin, notre portefeuille de projets ressortait à 17,3 gigawatts (GW) dont 5,6 GW en opération ou en construction.

Notre ambition est de viser, à partir de 2025, un gain annuel de nouveaux projets représentant une capacité de 2 GW. Cette accélération de notre développement devrait nous permettre de doubler à nouveau notre capacité de production à la fin de la décennie. Notre croissance ne s’est pas faite à n’importe quel prix. Elle est parfaitement saine. Neoen est profitable chaque année depuis 2011 et notre intention est que cela continue. Notre modèle économique est ambitieux et créateur de valeur, dans un contexte ESG porteur.

La hausse des taux d’intérêt peut-elle affecter votre bilan sachant que votre développement se fait par recours à l’endettement ? Et votre développement ?

X. B. : Notre dette est largement à taux fixe. La remontée des taux d’intérêt n’aura que peu d’impact sur notre bilan. Nous n’avons pas non plus de stress sur les projets futurs. Les coûts de financement sont certes plus élevés, mais nous avons la capacité de répercuter ce surenchérissement sur les prix des nouveaux contrats que nous négocions avec nos clients. L’électricité vendue sera plus chère que prévu, mais elle restera en-deçà de celle produite par les autres énergies.

En revanche, les contrats gagnés en 2019-2020, en cours de construction, souffrent de conditions dégradées par rapport au business plan initial. Mais cela ne concerne que quelques centaines de mégawatts. Nous avons travaillé pour gérer la situation et en réduire l’impact. Aucun de nos projets n’a été abandonné, et des solutions ont été trouvées pour chacun d’entre eux.

De la même manière, qu’en est-il de l’impact de la pénurie de certains composants ?

X. B. : Cette situation de pénurie de certains composants et de hausse des matières premières, – nous subissons la hausse des coûts de l’acier et du transport, en revanche notre chaîne logistique n’est pas la plus perturbée -, a pu engendrer quelques surcoûts et retards dans l’exécution de nos projets, mais nous pensons que ces difficultés sont quasiment derrière nous. Nos process sont simples. L’installation d’une ferme éolienne ou solaire n’exige pas de lourds moyens technologiques.

Pour nos nouveaux projets, nous possédons une marge de manœuvre pour négocier des tarifs plus élevés auprès des clients. Le prix de l’électricité sur le marché au comptant s’élève aujourd’hui à plus de 300 euros le MWh, un niveau qu’il faut comparer au prix auquel nous vendions jusqu’ici l’électricité produit par nos fermes solaires (60 euros par MWh en moyenne) ou éoliennes (70 euros par MWh en moyenne). Même si le marché spot venait à se replier, en établissant des prix autour de 80-90 euros le MWh pour tenir compte de taux d’intérêt et de coûts de construction plus élevés, nos énergies resteraient très compétitives.

Neoen est présent dans l’éolien terrestre, le solaire et le stockage. Quelle est la source d’énergie qui offre le plus de perspectives sachant que l’éolien est par exemple très discuté en France ?

X. B. : La situation diffère d’un pays à l’autre. Le groupe est par exemple surtout présent dans le solaire en France, dans l’éolien en Finlande, où cette source d’énergie est acceptée par la population, et beaucoup dans les batteries en Australie. Nous fondons beaucoup d’espoir dans l’énergie solaire en France, en concentrant nos implantations dans les friches, dans le stockage en Australie où le réseau électrique est relativement fragile et nécessite des batteries, et dans l’éolien en Finlande, où le réseau électrique a été déconnecté de la Russie et où il y a besoin de produire plus d’électricité. Le pays accueille par exemple beaucoup de data centers, qui sont très énergivores. Ils demandent de l’électricité abondante, peu chère et verte. Nous concentrons notre développement sur les technologies que nous maîtrisons.

Vous avez publié vos résultats au titre du premier semestre à la fin du mois de juillet. Pouvez-vous nous en commenter les grandes lignes ?

X. B. : Nos résultats semestriels font ressortir une très belle progression par rapport à 2021. L’excédent brut d’exploitation ajusté a progressé de 39% pour s’établir à 175 millions d’euros à partir d’un chiffre d’affaires de 224 millions, lui-même en hausse de 36%. Nous avons principalement bénéficié de la contribution des nouvelles capacités mises en service au cours des derniers trimestres, du fait que nos batteries, notamment en Australie, ont été particulièrement sollicitées, mais aussi de la hausse des prix de l’électricité au comptant.

Ce résultat reflète l’activité « électrique » du groupe. Comme à pareille époque l’an dernier, il ne comprend aucune vente d’actifs. En revanche des cessions sont prévues au second semestre, mais le montant des plus-values de cessions représentera moins de 10% du résultat brut d’exploitation ajusté de l’exercice.

A noter enfin que notre trésorerie s’élevait à fin juin à 559 millions d’euros. Ce montant va nous permettre de continuer d’investir dans nos projets et d’envisager sereinement notre future levée de fonds l’an prochain, comme prévu.

Quels sont vos objectifs financiers pour 2022 ? Et à moyen terme ?

X. B. : Fort de cet excellent début d’année, du bon avancement de nos chantiers de construction et de l’environnement de marché, nous avons relevé nos objectifs. Nous visons désormais un excédent brut d’exploitation ajusté compris entre 380 et 400 millions pour l’ensemble de l’exercice, contre une prévision préalable de 360 à 375 millions, faisant ressortir une marge brute d’exploitation comprise entre 80 et 90%. Notre engagement de générer une croissance annuelle à deux chiffres de l’excédent brut d’exploitation ajusté entre 2022 et 2025 est de son côté réitéré.

Vous avez signé des contrats de fourniture d’électricité directement avec des entreprises. En quoi consistent-ils ?

X. B. : Nos clients se divisent en trois catégories : les Etats, les énergéticiens et les entreprises en direct. Nous comptons une vingtaine de groupes comme clients, tels que Google, Equinix, un gestionnaire de centres de données, des fonderies d’aluminium en Australie, le métro de Sydney, … Les premiers contrats ont été signés il y a cinq ans, et la tendance s’accélère. Ces groupes sont intéressés par notre production qui répond à une partie de leur cahier des charges : de l’électricité verte, à prix fixes sur une durée de 10 à 12 ans, domestique et fiable. En effet, grâce au stockage, nous sommes désormais en mesure de nous engager sur des volumes, et de nous affranchir de l’intermittence souvent décriée des énergies renouvelables.

Vous avez distribué au titre de 2021 votre premier dividende. Cela signifie-t-il que vous n’êtes plus une valeur de croissance ?

X. B. : Lors de notre introduction en bourse en 2018, nous nous étions engagés à verser notre premier dividende en 2022. Certes, son montant est symbolique, il a été fixé à 10 centimes par action au titre de 2021, mais cette pratique nous impose de la discipline. D’autant que notre politique vise à l’augmenter chaque année. Certains investisseurs ont jugé ce geste anecdotique alors que d’autres ont trouvé qu’il était bien de s’y mettre. En tout état de cause, nous restons une valeur de croissance, et les actionnaires seront certainement plus gagnants par l’évolution de notre cours de bourse que par les dividendes que nous verserons.

Neoen est une société française atypique, avec un capital à la fois familial et ouvert. Nous avons une capitalisation boursière de plus de 4 milliards d’euros, mais nous restons une ETI à l’esprit très entrepreneurial, avec de belles perspectives de croissance. En même temps, nous possédons des actifs solides qui nous assurent des revenus très récurrents.