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« Le CAC 40 devrait sortir par le haut du tunnel dans lequel il évolue depuis plusieurs mois »

Depuis le début du mois de juin, l’indice phare de la place parisienne évolue autour du seuil des 5.000 points. Nous avons demandé à Nuno Teixeira, Directeur Gestion « Cross Asset » chez Natixis Investment Managers Solutions, de nous livrer son sentiment sur l’évolution de la Bourse de Paris d’ici à la fin de l’année.

Le CAC 40 semble imperméable à toutes les mauvaises nouvelles. Comment l’expliquez-vous ?

Nuno Teixeira : A l’instar des autres marchés européens, la Bourse de Paris évolue à deux vitesses. Une partie de la cote est pénalisée par les mauvaises nouvelles économiques, sanitaires et géopolitiques, comme les banques qui ont perdu entre 30 et 50% depuis le début de l’année, les foncières, les valeurs de l’aéronautique ou encore les groupes pétroliers.

Un certain nombre de valeurs, en revanche, apparaissent moins sensibles au cycle économique et aux dommages liés à la pandémie, et enregistrent des performances positives, voire très positives, à l’instar du Nasdaq aux Etats-Unis. Le luxe s’en sort assez bien par exemple.

Je n’ai jamais vu de tels écarts de performance entre les secteurs délaissés et les secteurs favorisés. La Covid s’est révélée un accélérateur de tendances, ce qui a notamment profité aux sociétés technologiques, et plus globalement aux valeurs de croissance, mais aussi aux valeurs dites « défensives », comme la santé par exemple. 

L’indice phare de la place parisienne n’est pas avantagé par sa composition, avec une forte présence de valeurs financières et cycliques. Il ne s’est pas montré à cet égard particulièrement résilient. Le Dax a beaucoup mieux performé, proche de l’équilibre depuis le début de l’année alors que le CAC affiche encore un repli de 14%.

Les marchés ont vécu une situation très paradoxale, une forte chute, suivie à partir du 23 mars d’un rebond d’une rapidité et d’une puissance rares. Et c’est encore plus vrai aux Etats-Unis.

Comment l’expliquez-vous ?

Nuno Teixeira : La récession que nous traversons est grave et sans précédent, mais elle a été déclenchée par les mesures sanitaires mises en place pour éviter la propagation de l’épidémie. Nous sommes entrés dans une forme de normalisation, certaines entreprises subissant encore de plein fouet la crise, tandis que de nouveaux gagnants apparaissent.

Le critère ESG constitue un autre facteur accélérateur. Les entreprises les mieux notées et les plus en pointe sur les défis de demain ont fait preuve d’une meilleure résilience, car elles profiteront de l’essor de nouveaux marchés. Et les investisseurs, incités par la réglementation ou souhaitant donner plus de sens à leur épargne, leur accorderont une prime en Bourse.

Comment voyez-vous évoluer le marché parisien dans les prochains mois ?

Nuno Teixeira : Un léger rattrapage devrait s’opérer. Au profit des valeurs cycliques et des banques.

Les établissements bancaires se traitent à des niveaux de valorisation bas qu’ils n’avaient pas connu depuis la crise financière de 2008. Même s’il faut s’attendre à des défauts et à une croissance des créances douteuses, les mauvaises nouvelles sont intégrées dans les cours. Elles possèdent de surcroit des bilans solides grâce aux efforts de recapitalisation menés à marche forcée sous la contrainte des régulateurs après la faillite de Lehman Brothers. Les banques sont mieux préparées à affronter la crise.

Une remontée des taux d’intérêt à long terme constituerait le facteur idéal pour que les titres bancaires remontent, mais ils devraient rester bas un long moment sous l’effet de l’action de la Banque centrale européenne.

Le segment « value » pourrait rattraper son retard, sa sous-évaluation se situant entre 10 et 20%. Mais l’activité et la rentabilité de beaucoup de groupes sont lourdement affectées et il leur faudra des années avant de retrouver leur niveau d’avant-crise. En 2009, ce segment avait fortement rebondi, au point de se traiter avec une surcote. Ce scénario me paraît peu probable, et au mieux, nous devrions assister à un simple rattrapage avant que les investisseurs reviennent ensuite sur les valeurs de croissance de long terme.

Les valeurs du luxe resteront sur une tendance porteuse, même si leur rythme de croissance pourrait ralentir, en raison des restrictions de déplacement en cours un peu partout dans le monde qui contraignent les voyages. L’élévation du niveau de vie de la classe moyenne des pays émergents constitue un catalyseur fort.

Le CAC 40 devrait sortir par le haut du tunnel dans lequel il évolue depuis plusieurs mois avec le retour progressif des économies à la normale et un retour espéré à des comportements plus traditionnels d’épargne et de consommation des ménages. Nous nous plaçons dans l’hypothèse qu’une potentielle deuxième vague de l’épidémie n’entrainera pas un reconfinement généralisé, en raison des progrès réalisés dans la prévention et le traitement de la maladie. Une appréciation d’une dizaine de points de pourcentage est envisageable d’ici à la fin de l’année.

Et à plus long terme ?

Nuno Teixeira : Toute nouvelle positive sur le front sanitaire devrait profiter davantage aux marchés européens, considérés comme plus cycliques, qu’à Wall Street.

D’autre part, la baisse de la prime de risque des marchés de la zone euro était liée à une forme de désunion de l’Union européenne, caractérisée par le Brexit et les querelles entre les pays du Nord et du Sud sur différents points comme le budget de l’Union ou la dette des Etats.

Or, en réponse à la crise, l’Union européenne va créer un mécanisme de solidarité pour financer son plan de relance de 750 milliards d’euros. Cette décision attendue depuis des années a eu un impact fort chez les investisseurs, comme en atteste la baisse de la prime de risque sur la dette italienne. Sans compter l’effet du programme de rachat d’actifs de la Banque centrale pour un montant de 1.350 milliards d’euros.

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Toutes ces actions écartent le risque d’un éclatement de la zone, et apportent une plus grande cohérence. Elles devraient contribuer à déconnecter un peu les marchés européens de la Bourse américaine, et laissent entrevoir un espoir de rattrapage.

L’interventionnisme sans précédent des banques centrales a pour objectif d’éviter une crise financière et de financer l’économie, mais ce déferlement de liquidités se retrouve aussi sur les marchés, entrainant à la baisse les taux des dettes souveraines. Même si le rendement des dividendes des actions a été ramené autour de 2% en moyenne, la prime de risque par rapport aux obligations reste très confortable, apportant un soutien fort aux actions françaises et européennes.