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Technip Energies : « Il n’existe pas de société cotée possédant un portefeuille de technologies aussi riche que le nôtre »

Alors que la crise énergétique bat son plein, Arnaud Pieton, le Directeur général de Technip Energies nous explique en quoi cette situation bénéficiera à l’activité du groupe d’ingénierie, et il nous expose toutes les technologies développées par le groupe pour contribuer à la décarbonation de l’économie, exemples à l’appui.

Arnaud Pieton, directeur général de Technip Energies

Le gaz naturel liquéfié (ou GNL) est (avec les ENR) le grand « gagnant » de la crise énergétique engendrée par la guerre en Ukraine. Comment cette situation se traduit-elle d’ores et déjà pour votre activité ?

Arnaud Pieton : Cette situation matérialise la stratégie qui a motivé le lancement de Technip Energies en février 2021. L’idée consistait à offrir à nos clients des solutions pour la transition énergétique. Dans ce cadre, nous considérions le gaz, et notamment le GNL, comme une source d’énergie indispensable à la décarbonation de l’économie. Pour deux raisons principales. En premier lieu, le GNL est beaucoup plus flexible que le gaz acheminé par gazoduc. Ensuite, il peut être décarboné, à la sortie du puits et tout au long du processus de liquéfaction. Et ce constat s’est concrétisé dès le mois de février 2021. Nous avons signé un premier contrat, pour le projet North Field East au Qatar, comprenant à la fois la construction de trains de liquéfaction – quatre mega trains de huit millions de tonnes par an chacun -, et un complexe pour capter et séquestrer le CO2. Nous devrions réduire de plus de 25% les émissions par rapport à des infrastructures GNL classiques. Et ce n’est qu’un début.

La souplesse qu’offre le GNL renforce l’attrait des zones géographiques où nous sommes déjà présents, le Moyen-Orient (Qatar, Abou Dhabi…) bien sûr, où nous entretenons des liens historiques avec nos clients, mais aussi l’Amérique du Nord, « autre grand vainqueur » de la crise énergétique, où les producteurs de gaz semblent vouloir accélérer leurs investissements. Nous réalisons d’ailleurs pour Texas LNG les études préalables pour la construction d’un complexe de liquéfaction de gaz au Texas. Enfin, l’Afrique de l’Est offre de grandes opportunités, à l’image du Mozambique où nous venons de livrer à ENI un complexe flottant de GNL. Le groupe pétrolier italien a d’ailleurs évoqué publiquement l’idée de dupliquer ce projet, ce qui permettrait de réduire les coûts et les délais de construction.

L’urgence de s’émanciper du gaz russe a suscité un fort regain d’intérêt pour le GNL en Europe. Reste que les projets s’inscrivent dans un cycle long, leur mise en œuvre prenant 3 à 5 ans.

Quels sont les besoins en la matière ?

A. P. : Au moment de la création du groupe, nous estimions l’écart entre la demande de GNL et l’offre à 150 millions de tonnes par an, sachant que 130 millions de tonnes transitaient à cette époque de Russie vers l’Europe par pipeline. Il est fort probable, quelle que soit l’issue du conflit en Ukraine, que les pays européens fassent une croix sur ce gaz. En conséquence, en tenant compte de ces130 millions de tonnes par an de GNL, l’écart se situe désormais entre 210 et 230 millions de tonnes. Nous pensons que les décisions d’investissement devraient être prises en 2023-2025 pour une disponibilité des infrastructures en 2030.

Pour accélérer leur mise en service, nous avons standardisé, au travers de notre technologie SnapLNG, la construction des unités de liquéfaction de taille moyenne. Il s’agit de concepts modulaires et électrifiés capables de réduire de 12 à 18 mois les délais de livraison. L’électrification du processus de compression du gaz, à la condition que l’électricité utilisée soit d’origine renouvelable ou nucléaire, comme c’est le cas pour nos installations existantes, permet de décarboner une source d’énergie maitrisée et connue.

Vous étiez fortement présent en Russie (avec le projet Artic LNG 2). Où en êtes-vous de votre désengagement ?

A. P. : Nous poursuivons notre sortie ordonnée de Russie. Nos objectifs prioritaires ont toujours consisté à protéger en premier lieu nos employés sur place et l’entreprise. Plus personne de chez Technip Energies n’est désormais impliqué physiquement sur le projet Artic LNG 2. Tout le personnel opérationnel a été rapatrié. Nous avons signé avec notre client, le gazier Novatek, un protocole d’accord définissant les conditions de notre sortie du projet, et lui avons transféré nos obligations contractuelles.

Nous avons rempli nos obligations contractuelles dans le cadre des sanctions pour protéger nos droits. Notre sortie n’aura aucun impact financier négatif net en raison de la position bilantielle du projet. 

Ce n’est pas le cas sur le plan commercial. A combien se situe votre carnet de commandes ? Quelle visibilité vous offre-t-il ?

A. P. : Nous avons perdu un partenaire important. Et la sortie d’Arctic LNG 2 s’est mécaniquement traduite par une baisse de notre carnet de commandes. Il faudra 12 à 18 mois pour signer des contrats qui compenseront. Cette situation ne nous inquiète pas. Au 30 septembre, notre carnet de commandes s’élevait à 13,5 milliards d’euros. Il est supérieur à 2 années de chiffres d’affaires et nous donne de la visibilité jusqu’en 2026.

Notre activité se divise en deux : d’un côté les projets d’ingénierie et de construction, qui s’étalent sur le long terme, pour lesquels nous avons une méthode de reconnaissance de la marge prudente, essentiellement vers la fin du projet et pour lesquels nous sommes impliqués très tôt, dès les études préalables ; de l’autre, la division TPS (Technologie, Produits et Services) qui consiste en des projets de cycle court (de ventes d’équipements propriétaires par exemple), sans risque, avec une reconnaissance de la marge, plus élevée, immédiate.

Notre modèle consiste en une combinaison de projets jeunes et en fin d’achèvement, afin de garantir la trajectoire de marge, sur laquelle viennent se greffer les projets courts à plus forte rentabilité. D’autre part, la crise a démontré l’importance de faire preuve de discipline en matière financière. Tous nos projets sont exécutés avec un « cash-flow » positif en permanence. A la fin du troisième trimestre, notre position nette de liquidités s’élevait ainsi à 3,3 milliards d’euros.

Vous développez aussi des activités zéro carbone ? De quoi s’agit-il ? Quelles sont leurs perspectives ?

A. P. : Depuis la création de Technip Energies, nous concentrons nos efforts en matière de R&D sur les solutions pour la transition énergétique : la capture de CO2, l’hydrogène propre, qu’il soit vert ou bleu, les carburants propres, la circularité du plastique, ou encore l’éolien en mer flottant. Et ça marche. En 2021, les prises de commandes concernant ces sujets avaient atteint 200 millions d’euros, elles devraient s’établir à environ un milliard d’ici à la fin de l’année.

La capture du carbone est un thème fort. A titre d’exemple, nous avons remporté pour Celsio un contrat pour la plus grande unité au monde de capture et stockage du CO2 sur leur usine de production d’énergie à partir de déchets à Oslo. Ce projet permettra de diminuer les émissions de carbone de la capitale norvégienne de 17% et démontre la pertinence du groupe sur ces thèmes. Ce système est duplicable à de nombreux types de centrales électriques fonctionnant à base d’autres sources d’énergie.

L’hydrogène propre recèle également un important potentiel de développement. Les Etats-Unis et l’Europe ont décidé d’investir massivement dans les infrastructures décarbonées en misant sur l’intensification de l’électrification et sur l’hydrogène. Grâce à nos compétences dans la transformation de la molécule (éthylène par exemple), le groupe est en mesure de gérer l’intermittence des énergies renouvelables en transformant le surplus d’électricité produit en gaz (méthane, hydrogène, ammoniac) plus facilement transportable et stockable. Enfin, nous travaillons également sur les carburants propres. Nous avons signé un partenariat exclusif avec le raffineur finlandais Neste, le numéro un mondial des carburants propres, pour passer à l’échelle industrielle leur technologie de conversion des déchets (les huiles usagées par exemple) en diesel renouvelable ou en carburant d’aviation durable.

Et d’autres possibilités s’ouvrent au groupe, notamment dans les activités adjacentes à son cœur de métier, comme le recyclage de plastique, pour contribuer à un monde post-carbone. Autant d’activités où notre héritage parapétrolier nous procure un avantage majeur.

Comment gérez-vous l’environnement inflationniste actuel ?

A. P. : En étant discipliné. L’environnement inflationniste affecte les projets à venir, pas ceux en cours d’exécution. Nous ne mettons en œuvre que les projets pour lesquels nous avons réalisé les études d’avant-projet. D’autre part, notre feuille de prix inclut toujours une indexation sur l’inflation. Le risque réside dans l’écart entre l’inflation constatée et celle inscrite dans les contrats sachant qu’une part importante de notre base de coûts est supportée par des offres fermes, – une pratique rendue possible par les relations que nous entretenons avec nos fournisseurs et par la visibilité que nous leur apportons.

Les coûts des autres matières premières sont calés sur des index, et seul un petit solde est exposé aux prix réels. Notre approche prudente nous protège des fluctuations du marché, et nous a permis de maintenir notre trajectoire de rentabilité.

Quel regard portez-vous sur vos résultats à neuf mois ? Quels sont vos objectifs financiers pour 2023, et à moyen terme ?

A. P. : Nous avons enregistré de belles performances sur les neuf premiers mois de l’exercice. Nos revenus se sont établis à un peu moins de 5 milliards d’euros tandis que notre rentabilité opérationnelle, à 6,9%, est en hausse par rapport à 2021. Ces résultats nous permettent de revenir à des objectifs pour l’ensemble du groupe, sans avoir besoin de communiquer des chiffres avec et sans la contribution de la Russie. Nos fortes prises de commandes pour la division TPS, notamment dans l’éthylène, confortent nos objectifs annuels, et notamment de dégager une marge opérationnelle comprise entre 6,7 et 6,9% pour le groupe. 

Comment expliquez-vous la faible valorisation de votre titre ? Est-ce que cela tient à la difficulté de comprendre votre métier, au fait que vous soyez sans équivalent à la bourse de Paris, etc ?

A. P. : Il n’existe pas de société cotée possédant un portefeuille de produits et de technologies aussi riche et différenciant que celui de Technip Energies. Nos prises de commandes pour TPS, de l’ordre de 1,5 milliard d’euros, viennent compléter nos performances dans les projets de long terme, et s’avèrent relutives sur nos résultats.

Et ces projets sont appelés à croître fortement dans les années à venir. Nous allons continuer de développer des technologies nouvelles qui vont changer notre profil de rentabilité. A l’image de ce que nous avons déjà réalisé en augmentant notre marge opérationnelle de 100 points de base en l’espace de quelques trimestres. L’ambition à long terme de l’entreprise est de passer d’une société d’ingénierie avec une offre technologique à une société technologique avec de fortes capacités d’ingénierie. Cette situation pourrait modifier la perception du titre par les marchés. Enfin, il est à noter que le groupe a distribué un dividende dès sa première année de cotation et qu’il entend continuer à rétribuer ses actionnaires.