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Faut-il céder aux applis anti-gaspi ?

Too Good To Go, Phenix ou Karma promettent, avec leurs paniers d’invendus récupérés auprès des commerçant, de lutter contre le gaspillage alimentaire. Et jouent sur l’argument des petits prix pour attirer les consommateurs. Des offres qui ne sont pas toujours un bon plan.

Alex est un fidèle : il commande trois à quatre paniers par semaine. « Je dirais que je dépense une cinquantaine d’euros par mois sur les applis anti-gaspi, sur une enveloppe mensuelle dédiée aux courses de 100 à 150 euros », estime-t-il.

Alors, de quoi parle-t-on ? Les services dont parle Alex se nomment Too Good To Go, Phenix ou Karma. Concrètement, ils permettent, via une application, d’acheter en ligne un « panier » dans un commerce partenaire, contenant des produits proches de la péremption : du frais issu d’un rayon de supermarché, les restes d’un traiteur ouvert le midi, des produits boulangers en fin de journée…

L’utilisateur paie un tiers de la valeur du panier seulement

L’acheteur choisit l’enseigne, mais ne sait jamais à l’avance ce qu’il aura. En échange, il en a pour son argent. « La valeur minimale que nous demandons aux commerces est d’environ un tiers du prix : l’utilisateur va payer 4 euros pour une valeur totale du panier d’au moins 12 euros », explique Sarah Chouraqui, responsable France de Too Good To Go, leader du marché hexagonal. Elle revendique plus de huit millions d’utilisateurs.

D’ailleurs, Alex revient tout juste d’un supermarché au moment où il nous parle. Pour 4 euros, il a récupéré « une douzaine de yaourts, des cordons-bleus et un gros pot de taboulé ». Le deal est largement respecté. « Certains magasins jouent vraiment le jeu : j’avais obtenu un énorme panier dans l’épicerie d’une station-service. J’ai payé 4 euros, mais j’en avais pour 50 euros de nourriture », se réjouit-il. Un sacré plus pour cet animateur pour enfants, qui n’est pas près de s’arrêter. Et à l’inverse, si le commerce ne respecte pas la valeur promise, l’acheteur peut se faire rembourser.

« Nous sommes convaincus que c’est un bon plan pour le consommateur. D’ailleurs, cela se voit sur notre base d’utilisateurs. 70 % sont des personnes en quête de pouvoir d’achat, avec des revenus souvent modestes, bien contentes de pouvoir économiser 50 euros par semaine sur leur budget alimentaire », explique Jean Moreau, fondateur de Phenix, rassemblant 1,7 million d’inscrits. Cela s’explique aussi selon lui par son offre, tournée dès le début vers la grande distribution et des paniers de consommation courante.

Impossible de choisir les produits

Néanmoins, est-ce toujours un bon plan ? Anaïs est infirmière en région parisienne. Grande amatrice de ces applis, elle en est un peu revenue. « J’en achetais un à deux par semaine au départ. L’inconvénient fait partie intégrante du jeu : le fait de ne pas pouvoir choisir. Je me retrouvais souvent avec des snacks, des sandwichs, de chips, des choses que nous ne consommons pas à la maison », raconte-t-elle.

Anaïs continue de passer commande de temps en temps, mais en se tournant vers des enseignes plus premium. « Cela nous permet de nous offrir des petits plaisirs, par exemple chez des pâtissiers ou confiseurs, que l’on ne pourrait pas se payer. » Dernier panier : il y a quinze jours. Elle a payé 10 euros et est repartie avec l’équivalent de 30 euros de gourmandises.

C’est à la fois toute la beauté et le problème de l’offre. «Parfois, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire de mes 50 tranches de pain de mie», préfère s’en amuser Alex.

Bien cibler ses besoins ou, à défaut, faire du troc si le panier ne convient pas

Jean Moreau, de Phenix, le concède volontiers : « c’est sûr que c’est la limite du bon plan en tant que tel. Il y a aussi cette contrainte d’obtenir des produits souvent proches de leur date de péremption. Mais nos utilisateurs aiment aussi cet effet pochette surprise, leur permettant de faire des découvertes ». Le conseil si l’on est difficile : bien cibler l’enseigne ou commander des paniers thématiques, comme ceux ne contenant que des fruits et légumes.

De façon plus large, le risque avec ce type d’offres est de se retrouver à courir après la promotion plus qu’à réellement acheter ce dont la personne a besoin. « En marketing, on observe toujours des acheteurs cherchant systématiquement le coupon, la promo, la bonne affaire. On parle alors de chasse au trésor : les ‘smart-shopers’ achètent la réduction, sans forcément en avoir besoin », relève Isabelle Barth, enseignante-chercheuse à l’université de Strasbourg et auteure de l’ouvrage Voyage au cœur de l’impulsion d’achat.

Pour limiter cette boulimie, Phenix a limité le nombre de paniers par utilisateur à deux par magasin. Too Good To Go, de son côté, met en avant la possibilité de troquer avec d’autres fans sur les réseaux sociaux. Et les deux services jugent la majorité de leurs fidèles assez raisonnables sur cette question. A chacun en somme de naviguer entre l’attrait du bon plan, l’argument écologique et le panier dont il aura vraiment besoin.